Cuaderno dedicado a las memorias de mi vida
La Libération
Notre séjour dans le maquis touchait à sa fin. Toutes les forces allemandes qui restaient encore en France, se repliaient mais ne passaient plus par notre secteur. Alors nous avons commencé à projeter de prendre la caserne de Châteauroux.
Ainsi, avec quelques ponts détruits, plusieurs lignes téléphoniques et télégraphiques coupées, le sabotage de nombreuses de voies ferrées et un combat qui nous coûta sept morts, nous avons achevé notre campagne de maquisards.
À présent, tout était transformé en drapeaux, cantiques et cris de joie. Avant notre départ, un photographe nous immortalisa en différentes poses pour que reste gravée pour toujours, notre vie dans les bois. Nous avons fait notre entrée triomphale dans Levroux. À partir de ce moment, les paysans mais aussi les riches bourgeois, ne nous ont plus traités comme des brigands, mais en véritables combattants.
En ces jours de liesse, mon cœur appartenait plus que jamais à la belle Jeannette. J'étais très triste de m'apercevoir de la vanité de mon espoir de la conquérir, mon amour était aveugle et je ne m'intéressais qu'à elle. Ah!, quel aurait été mon bonheur si elle avait répondu à mes avances, mais je ne devais pas me laisser aller à forger des illusions. Pour moi, la petite institutrice libertaire représentait un fruit défendu que je ne pouvais prétendre croquer. Mais peu importe, je la désirais et son image ne me quitta pas un instant.
Nous nous étions constitués en bataillon pour prêter main-forte à l'armée de libération. Nous devions marcher sur Paris. Pendant notre halte à Levroux, nous fûmes célébrés avec des ovations, des gerbes de fleurs, des cris de joie et d'allégresse, des démonstrations de sympathie et de solidarité envers notre action de résistants.
En tant qu'étrangers, nous, les Espagnols républicains, nous fûmes particulièrement fêtés et reconnus comme de véritables combattants responsables et emprunts de justice. Nous avions prouvé, à maintes reprises, notre attachement à la liberté et à la lutte contre le fascisme, même si elle devait passer par l'application de la discipline au sein de nos propres rangs. Ainsi, beaucoup se souvenaient à l'heure de la victoire que nous avions été obligés de fusiller un des nôtres. Il avait profité de la couverture et de l'immunité que lui procurait la dénomination de maquisard, pour pratiquer une série d'actes de banditisme. Cette conduite déshonorait la moralité et la bonne conduite du reste du groupe. Après le règlement de ce différent, la population de Levroux n'eut plus aucun doute sur nos motivations et nos engagements. Ils étaient fiers de voir leurs fils à nos côtés, défendant la liberté dans le monde.
Durant le cours du voyage, nous avons rencontré le même enthousiasme et les mêmes preuves de sympathies. Je me sentais transporté comme dans les moments historiques et exaltants de 1936, où avec des drapeaux, des chants ouvriers et des combats, nous avions déjà commencé la lutte contre le fascisme et pour les libertés fondamentales du monde entier.
En 1936, quand le peuple espagnol à pris les armes pour s'opposer à l'insurrection fasciste, nous le disions: «Frères de tous les pays, la lutte qui, aujourd'hui, se déroule sur le sol espagnol, se déroulera demain sur le vôtre. Ne permettez pas que le peuple espagnol soit battu, car vous en subiriez rapidement les sinistres conséquences.» Nous n'avons pas été écoutés. Maintenant le monde entier se rendait compte combien nous avions raison.
Depuis quatre ans, dans tous les pays du monde, le sang des pauvres s'était répandu. Dans toutes les boucheries guerrières ce sont toujours les pauvres qui succombent dans les combats. Ceux de la bourgeoisie, trouvent, toujours, un moyen pour échapper à la mort violente de la guerre. J'en étais là de mes réflexions quand nous sommes parvenus à Châteauroux. Nous avions décidé d'entrer dans la cité en parade. Nous nous sommes disposés à l'entrée de la ville, pour un grand défilé triomphal. Puis au bout de deux heures d'attente, les chefs nous ordonnèrent de remonter dans les camions et nous fûmes transférés à la caserne.
Au sortir des maquis, nous devions impérativement choisir entre retourner à la vie civile ou continuer la lutte. Mais dès lors, cela impliquait de s'incorporer aux formations militaires.
Dans ces murs épais de la vie militaire, j'ai décidé, moi l'antimilitariste, de continuer avec l'armée jusqu'à la victoire totale et la reddition du fascisme. Inutile de préciser que pour moi, il s'agissait d'un engagement jusqu'à la chute de Franco, de l'autre côté de l'Europe.
Depuis notre entrée à la caserne, mes relations avec les chefs du maquis furent de moins en moins fréquentes. Pour le moment, seules les questions politiques occupaient leurs pensées ainsi que celles de tous les autres dirigeants des différents maquis. Je ne changeais pas ma position, neutre dans ces affaires franco-françaises, mon objectif étant de libérer mon pays, après avoir participé à la libération de
Une grande surprise survint dans mes préoccupations, en quelques jours, de nombreux Espagnols appartenant au maquis, manifestèrent la volonté de se diriger vers l'Espagne. Mais ils ne savaient pas exactement dans quelles conditions ils pouvaient y aller ni combien ils seraient. Mais à ce moment, Miguel Reyes qui commandait tout un groupe du maquis, me fit lire un ordre qui provenait du 14e corps de Guérilleros Espagnols. Cette circulaire signalait que tout Espagnol se trouvant engagé dans les forces françaises de l'intérieur, devait s'incorporer immédiatement au dit corps d'armée avec armes et équipement. J'hésitais à obéir et à abandonner mon envie de retour au pays. Mais je considérais cette perspective de lutte en Espagne mal structurée. Alors, faute de posséder toutes les informations qui m'auraient permis d'y voir plus clair et après m'en être entretenu avec les Espagnols du groupe, je décidai avec les autres de me présenter à l'état-major pour m'inscrire.
C'est ainsi que nous sommes partis à Paris, pour donner un coup de main aux forces alliées et à la 1e armée du général De Lattre de Tassigny et à la 2e DB du général Leclerc, en vue des derniers combats dans la capitale, accrochages sporadiques mais meurtriers. Ce fut mon premier contact parisien.
Mais quelle ne fut pas ma joie d'y découvrir une multitude d'anciens compagnons, engagés dans les combats. Tous les chars portaient le nom d'une ville ou d'une bataille de notre pays. À l'aise, parmi ces hommes, exilés et combattants, je continuais avec eux, pour repousser les hordes nazies. Les circonstances étaient historiques et inoubliables. Nous avions poussé notre avancée jusque sur le territoire allemand. Les bombardements détruisaient avec autant de sûreté en pays germain qu'ils avaient fracassé les édifices dans toute l'Europe. Impossible de se réjouir d'une victoire en traversant un pays aussi désolé. Nous venions de pénétrer dans le Bade-Wurtemberg. Je me trouvais dans une unité composée de beaucoup de mes compatriotes mais sous le commandement de l'armée régulière française. Nous avions comme objectif d'atteindre Stuttgart.
J'ai toujours eu une sainte horreur des armées et encore une fois mon aversion se trouva confortée. J'eus la démonstration qu'un homme portant un uniforme n'est plus un homme mais laisse ses bas instincts prendre possession de sa personne. À plusieurs reprises, j'ai eu à intervenir pour sauver l'honneur de ces antifascistes libérateurs.
La première fois, ce fut dans une usine. Nous venions d'investir les lieux après un rude combat, contre les dernières forces nazies du coin. Cette fabrique était remplie de métaux précieux, d'or et d'argent. Je ne sais ce qui s'y fabriquait, cela devait avoir rapport avec la bijouterie et la joaillerie. Lorsque je pénétrai à mon tour dans le grand atelier, j'y trouvai le désolant spectacle d'une armée de pillards s'adonnant au vol, sans souci de leur sécurité et des objectifs qui les avaient menés jusque-là. Je cédai à ma première impulsion et je sortis mon revolver pour tirer une balle en l'air, histoire de les rappeler à l'ordre. Le coup résonna sous la charpente métallique et tous les pillards s'arrêtèrent net, interloqués. Je déclarais alors tout haut: «Vous n'avez pas honte? À quoi ressemblons-nous? Nous ne sommes pas ici pour piller, même si les Allemands l'ont fait chez nous. Nous sommes là pour combattre le fascisme, pas pour punir les populations, comme le fait n'importe quelle armée de conquérants!»
Mais à ces mots, alors que tous s'étaient figés et écoutaient, un lieutenant français s'est détaché d'un groupe de voleurs. Il m'a signifié qu'étant le plus gradé de la troupe, il avait toute autorité et que je ferais mieux de me taire et de disparaître si je ne souhaitais pas que quelque chose de fâcheux ne survienne. Abasourdi, je le saluais comme il se doit et je tournais les talons, écœuré, les laissant à leur triste besogne.
Une autre fois, au détour d'un village, nous avions investi une ferme qui apparemment était vide. Nous étions en train de nous restaurer avec les vivres trouvés sur place, lorsque j'entendis des cris de femme. Je me précipitais et découvrais deux gaillards de notre unité tentant de violer la fermière, qui s'était cachée dans une étable, à notre approche. Cette femme assez jeune et solide se débattait comme une lionne mais les soldats, plus nombreux et brutaux, allaient finir par la terrasser. Là encore, n'écoutant que mon sens de l'honneur, je sortis mon revolver et tirais en l'air pour leur faire lâcher prise. C'est moi qui eus le dernier mot. Et les fautifs penauds s'enfuirent sans demander leur reste, le pantalon encore sur les genoux. La jeune femme me remercia comme elle put et disparut, encore sous le choc de ce qui avait failli lui arriver.
À chaque mauvaise conduite, je nourrissais une rancune farouche contre ces pourceaux qui avilissaient mon idéal de justice. Décidément entre une armée de métier et nous, engagés par convictions politiques, il y avait un fossé infranchissable.
Si nos routes s'étaient croisées un temps, elles n'en demeuraient pas moins diamétralement opposées. Nous étions des humains avant tout, les militaires, non!
Nous étions toujours dans les environs de Stuttgart, lorsque la guerre fut déclarée terminée, le 8
Avec la victoire, l'avènement des défilés triomphaux était arrivé. Dans ces pitreries, j'ai failli laisser ma vie. Nous nous préparions pour un défilé colossal. Nous devions astiquer notre armement pour la parade. Je m'occupais à nettoyer consciencieusement mon arme, quand une balle coincée dans le canon, partit par inadvertance, me blessant gravement. Je m'affaissais sans connaissance, perdant énormément de sang. Les copains m'ont raconté la suite, car je restais longtemps dans le coma.
Le médecin militaire français, appelé d'urgence à mon chevet, s'approcha de ma dépouille sanglante. Il était tout vêtu d'apparat. Visiblement, il ne voulait pas se tâcher et cet incident l'ennuyait, contrariant la joie qu'il s'était apprêté à vivre, au cours du défilé dans les rues de la ville. Il me retourna du bout de sa botte, pour ne pas risquer l'irréparable souillure. Et au regard de la méchante blessure qui m'ouvrait la poitrine et de mon attitude flasque, il déclara: «Le malheureux! Pour lui, la fête est terminée, il est mort!» Là-dessus, il s'éloigna pour se consacrer aux plaisirs qui l'attendaient.
Heureusement pour moi, nous avions sous notre surveillance des prisonniers allemands récemment arrêtés. Parmi eux, un médecin allemand prouva qu'il respectait sa profession au-delà des nationalités et des rancœurs. Un peu plus respectueux de la vie, il se pencha sur mon pauvre corps. Il paraît qu'à ce moment-là, j'ai bougé un peu, râlant contre la camarde qui voulait me cueillir, maintenant que la paix s'installait.
Le médecin prisonnier est parti comme un fou pour prévenir son collègue français qui lui permit de faire le nécessaire pour mon transport. Il m'accompagna lui-même, sous escorte, à l'hôpital militaire de campagne où l'on m'administra les premiers soins. Puis je fus évacué sur l'hôpital d'Aix les Bains où je séjournais plusieurs mois, me débattant contre la mort, mais je fus vainqueur. Je restais marqué d'une immense balafre, traversant toute ma poitrine de haut en bas. Mais j'étais vivant. Je pouvais me consacrer à une existence d'homme libre et désireux de libérer sa terre natale contre l'oppresseur.
Je me suis installé à Paris. J'y retrouvais mes chers frères et mes grands amis, comme Angel Olivares, nous avons recréé un microcosme de Tarrasa. Nous avons pansé nos plaies, tant bien que mal; et si nous avons perdu nos illusions d'emmener les Alliés renverser Franco, nous nous sommes organisés pour continuer la lutte. D'autres n'ont pas renoncé immédiatement, ils ont même tenté l'impossible. Les plus sûrs amis français, du maquis de Levroux, avaient rassemblé toutes les armes et les munitions qu'ils avaient pu conserver à l'insu des autorités et les avaient offerts aux républicains qui repartaient pour l'Espagne.
Plus tard, Michel (Maxime Bonnet, commandant du maquis de Frédille) racontera volontiers avec tristesse le sort tragique de ses bons compagnons: «Nous leur avions donné ce qui nous restait d'armement, et nous les avons vus partir avec un pincement au cœur. Comme nous avions raison d'être tristes, peu d'entre eux sont revenus. Beaucoup sont morts assassinés par les sbires de Franco, en ayant à peine remis les pieds sur leur sol natal. D'autres ont été arrêtés et torturés avant de mourir. Ce sont de véritables héros, des hommes comme il y en a peu sur terre. Je suis fier de les avoir côtoyés. Je me souviens bien de Miguel Reyes et de Francisco Acevedo, ils faisaient partis de ceux qui sont retournés là-bas. Quelques mois après
Je ne saurais dire combien de fois je me suis rendu clandestinement en Espagne. J'ai passé des tracts, des vivres, des armes, de l'argent pour aider les compagnons qui souffraient le martyre sur notre sol natal. Ce dont je me souviens c'est que pour ne pas inquiéter Isabelle, ma compagne, qui serait morte d'inquiétude, je lui disais que je partais en tournée en France pour contacter les compagnons. Je m'accordais avec des compagnons comme Meler Roman et je leur demandais d'envoyer à ma femme des cartes postales de différents coins de France.
En 1964, je suis parti avec beaucoup de matériel et d'adresses pour réorganiser les réseaux internes. J'avais bien travaillé et en une semaine je puis dire que j'étais plutôt satisfait de mes contacts. Avant de retourner en France, je décidais de me payer à Gerone, un restaurant, écœuré que j'étais de tant de bocadillos27 et de repas pris sur le pouce. J'entrais donc dans un restaurant ouvrier, de bonne renommée et m'apprêtais à y entamer un festin bien mérité. J'attendais donc mon plat principal, je m'en souviendrais toujours, il s'agissait d'un lapin à la catalane, un régal, après avoir dégusté une ensalada28. Tout à coup, deux guardias civiles sont entrés et se sont attablés juste à côté de moi, à la même table. Il me semblait qu'ils me regardaient en dessous et qu'ils rigolaient du bon tour qu'ils allaient me jouer. Pris de panique, je filais aux toilettes. Et là, enfermé à l'intérieur, je me mis en devoir d'avaler toute la quantité de papiers compromettants que j'avais sur moi. Une rude mission car je revenais en France avec le maximum d'informations. Bref, au bout d'un bon quart d'heure, j'arrivai à la fin de mon calvaire et je sortis des toilettes. Je regagnais ma place pour ne pas éveiller les soupçons. Mes voisins mangeaient tranquillement et me sourirent lorsque je m'assis.
Inutile de préciser qu'après un régime pareil, mon estomac ne voulut rien savoir du fameux lapin que je laissai de côté. J'en aurais pleuré. Plus encore, lorsque mes deux guardias civiles, se levèrent après un bon repas, me firent un signe amical de la tête en guise d'au revoir et sortirent le plus naturellement possible. Leur installation à mes côtés n'était que pure coïncidence. J'aurais voulu les rattraper et leur casser la gueule de m'avoir gâché un tel festin.
Josep Roig
27 - Casse-croûte.
28 - Salade de tomate, poivrons, salade verte, olives, oignons...