Josep Roig Lladó, conegut també sota el pseudònim d'«Antonio Millera», nasqué el 19 de desembre de 1916 a Terrassa. El seus pares es deien Pau Roig Alzamora i Teresa Lladó Musset.
mardi 24 octobre 2023
Nota biogràfica de Josep Roig Lladó
lundi 23 octobre 2023
Véronique Olivares Salou dessine un bref portrait de Josep Roig
José Roig fuit un compagnon d’enfance et de misère de mon père, il
m’a vu naître, je l’ai connu toujours. Lui et sa famille étaient dans mon
horizon, mon histoire, ma mémoire, mes racines comme partie intégrante de ma découverte
du monde. C’est un homme qui toujours lutta pour déloger la dictature
franquiste, or il ne voulait pas que cela se dise. Il a toujours refusé
d’écrire ou de faire écrire son parcours héroïque. Ce n’est qu’après sa mort
que son fils Germinal et moi avons découverte, dans ses papiers, son Journal.
Il sacrifia
beaucoup de son confort et de sa tranquillité à son idéal. Il laissa son nom,
des décennies, accroché aux branches épineuses des genêts de l’Ariège, et quand
il reprit son identité, curieusement ses amis lui redonnèrent son patronyme,
mais lui laissèrent le prénom de Tonio au lieu de lui rendre José. Il fut
toujours pour nous tous, un Tonio usurpé et un José camouflé.
Né à Tarrasa, en Catalogne, le 19 décembre 1916, élevé dans un des berceaux de l’anarchie. Il est tombé dedans, dès son premier cri et depuis elle ne l’a plus quitté. Ils sont quatre frères et une sœur: Lorenzo, José, Jacinta, Francisco et Mariano.
Véronique Olivares
El text que reprodueix aquest blog és una traducció al
francès, feta per Véronique Olivares, de Cuaderno dedicado a
las memorias de mi vida, escrit per Josep Roig, que forma part del
llibre Mémoires espagnoles. L'espoir des humbles (Éditions
Tirésias, París, 2008).
Les notes a peu de pàgina són exclusivament obra
de Véronique Olivares.
Jordi F.
dimanche 22 octobre 2023
L'Espagne
Cuaderno dedicado a las memorias de mi vida1
L'Espagne
Toute mon enfance,
j’ai travaillé dur à la maison et très tôt à l’usine de textile. C’était
l’activité principale de la cité ouvrière dans laquelle je vivais. Tous les
actifs de la région avaient quelque chose à voir avec les fabriques et les
manufactures de tissus ou de filatures. C’est dire si les idées de révolte et
le sentiment d’injustice pouvaient trouver, chez nous, un bon terreau pour
prendre racine.
J’adhérais aux
jeunesses libertaires dès 1934, année très mouvementée. Ce fut aussi l’année de
mon baptême du feu.
Nous étions une
bande de copains, inséparables et toujours près à nous enrôler dans toutes les
actions subversives, pourvu que cela provoque du remue-ménage, notamment si ce
dernier s’effectuait au détriment des patrons et des riches bourgeois de la
ville. Je déambulais toujours, en quête d’un tour à jouer, en compagnie de
Pedro Mauri, Ángel Olivares, Antonio Martínez. Nous affectionnions aussi les
grandes vitrées dans la montagne San Lorenzo, et nous avions quelque chose à
voir, en tant que précurseurs, avec ceux que nous appelons maintenant les
écologistes et, nous étions végétariens. Nous étions si liés et si déterminés
que lorsque la révolution a éclaté, nous sommes partis tous ensemble comme un
seul homme, nous enrôler dans la Columna Durruti. Au début, nous avons pensé
que c’était l’affaire d’une quinzaine de jours, le temps de mettre en déroute
les fascistes. Nous étions environ cent vingt hommes de Tarrasa, tous des Juventudes Libertarias ou de la FAI2. Pour notre départ, tous nos
parents et amis sont venus nous accompagner, nous encourager. Nous sommes
sortis de la ville sous les «¡Viva!» d’une population en liesse. Les anciens
restaient pour mettre en place la société libre de demain, en reprenant les
usines et en créant les collectivités3.
Nous étions basés
sur le front d’Aragon, dans les villages de Monegrillo et Farlete, non loin de
Saragosse. Quand nous revenions du feu, nous allions passer nos heures de
détentes aux travaux des champs pour aider les paysans. Il régnait une entente
cordiale antre tous. Nous les jeunes libertaires, toujours pleins d’énergie
nous trouvions encore les forces, après la guerre et les travaux pénibles,
d’organiser des fêtes et des meetings. Nous étions fiers de la réussite de nos
collectivités et de ces villages où l’harmonie était de mise entre tous.
Nous avons été sous
tous les feux pour libérer notre pays du joug fasciste et instaurer dans les
villages, les principes révolutionnaires de productions et de société. Nous
nous sommes dépensés sans compter. Nous avons résisté jusqu’au 10 février 1939,
pour permettre aux civils de trouver asile en France. Les dernières heures
furent les plus meurtrières. Nous avons perdu de valeureux compagnons. Le 9
février 1939, de désespoir en désespoir, notre rayon d’actions se réduisait de plus
en plus. De mon observatoire, aux alentours de Bellver, je pouvais contempler
inquiet, l’avancée des franquistes.
Toute la matinée,
nous voyions les colonnes fascistes progresser avec une tranquillité qui
mettait en rage les plus tempérés d’entre nous. Bien que nous ayons signalé,
avec précision, tous les mouvements de l’ennemi, ni aviation ni artillerie ne
sont venues leur barrer le passage ou au moins, tenter d’empêcher une
progression aussi inexorable.
A midi, toutes les
positions voisines avaient été abandonnées. Je restais à mon poste avec trois autres
combattants dont Gonzalo; je rédigeais un pli et ce dernier alla le porter au
bataillon. Une grande inquiétude s’empara de moi dès son départ. Une sorte
d’incertitude, j’avais peur que les troupes de Franco ne fassent irruption,
d’un moment à l’autre et qu’ils nous cueillent. Enfin, une voix nous héla au
loin, c’était celle de Gonzalo qui nous prévenait d’abandonner la position très
rapidement, car le commandement du bataillon s’était replié, nous étions seuls,
derrière nos propres lignes. Rassembler notre équipage ne nous demanda pas
beaucoup de travail, car depuis le lever du jour, nous nous étions déjà
préparés. C’est à ce moment précis que les nôtres se décidèrent à tirer en
directions des positions de l’ennemi, plus précisément contre un convoi qui circulait dans les environs. Nous étions
si proches de ce convoi que des obus éclatèrent très près de nous. Pendant que
nous descendions de la montagne, nous nous sommes étonnés de ne voir nulle
part, Gonzalo. Tout à coup, nous avons craint une embuscade, alors nous avons
cessé de l’appeler pour continuer à le chercher silencieusement. Nous espérions
le trouver se reposant dans un coin, à nous attendre. Mais un terrible pressentiment
m’envahit : s’il avait été touché par la pluie d’obus que nous venions
d’essuyer; une balle perdue avait pu l’atteindre aussi; ou était-il prisonnier?
Une multitude d’interrogations sans réponse se bousculaient dans mon esprit, je
pressais le pas.
Tout à coup, je le
vis, et restai pétrifié. Derrière quelques touffes herbeuses, qui le
recouvraient à moitié, le pauvre agonisait, la face contre le sol, la tête
ouverte. Néanmoins, j’eus le temps de l’assister en ces derniers instants. Je
m’agenouillais et le pris dans mes bras. Le tournant vers moi, je l’appelais
doucement par son nom. Hélas, il était déjà trop tard, et bien que son regard me
livra ses dernières lueurs, la mort l’étreignait comme la maîtresse qu’il n’avait
jamais connue. Je le suppliais de me parler. Je me retrouvais seul avec lui,
ses yeux ne me voyaient plus et sa poitrine venait d’exhaler son dernier
souffle. Comme j’entendais de plus en plus nettement les cris de l’ennemi, de
l’autre côté de la colline, je me séparais de lui, ravalant mes sanglots de
rage et d’impuissance. Je dus l’abandonner, impossible de l’emmener avec moi.
Tandis que selon les consignes, je le dépouillais de son pistolet, de ses
papiers d’identité et de sa montre, un souvenir de sa sœur, une répulsion
s’empara de moi et je me mis à trembler. La veille, il m’avait dit: «Roig, si
je venais à mourir, je veux que tu prennes ma montre.»
De voir que c’était
moi-même qui lui ôtais, comme si je la lui dérobais, me paraissait un
sacrilège. Le 10 février 1939, la nouvelle de la mort de Gonzalo a causé une vive émotion parmi tous
les compagnons. Il n’avait que dix-sept ans. Il avait su gagner l’amitié de
tous par son esprit sincère et sa camaraderie. Le pauvre n’avait pas eu de
chance, alors qu’il ne nous restait que quelques heures de lutte en terre espagnole.
La guerre touchait à sa fin, mais la mort avait décidé de s’emparer de lui.
1 - Cahier
dédié à la mémoire de ma vie.
2 - Fédération Anarchiste Ibérique.
samedi 21 octobre 2023
La France
Cuaderno dedicado a las memorias de mi vida
La France
Au loin, nous distinguions les montagnes françaises et animés d’un sentiment de dépit, nous allions quitter la terre de nos enfances. Le cœur oppressé de voir que, pas à pas, nous laissions notre sol où tant d’illusions et d'espoirs se mouraient maintenant. Mais au moins, nous serions à l'abri et nous rencontrerions le calme et le repos qui nous manquaient tant, depuis des mois. L'ordre nous est parvenu, au milieu de la matinée, de marcher coûte que coûte vers la frontière. À six heures de l’après-midi, ce 10 février 1939, nous avons traversé la ligne fatidique et sommes entrés en terre française, par la ville frontière de Puigcerda et celle de Latour-de-Carol.
Avant de passer la frontière et suite aux renseignements désastreux que j'avais pu recueillir sur le sort réservé aux armes que nous portions, je résolus, la mort dans l'âme, de casser le pistolet que je possédais. Je le portais depuis qu'une balle fasciste et assassine avait tué son propriétaire. Il s'agissait de
Peu après être entré sur le territoire français, je fus en proie à une terrible déception, au lieu d'un accueil fraternel, les gendarmes nous ont parqués dans un champ enneigé. Il faisait un froid qui nous gelait jusqu'aux os, nous étions sans abris. Une chance que les compagnons qui étaient passés avec moi, possédaient encore leurs couvertures. Nous nous sommes regroupés et serrés les uns contre les autres, ainsi le froid ne nous a pas engloutis. Le séjour à Latour-de-Carol fut éprouvant. Beaucoup de compagnons malades, blessés ou simplement âgés ne s’en relevèrent jamais.
Le 11 février 1939, comme la nuit précédente, le souvenir de l'ami Gonzalo continuait de me poursuivre. Comment était-ce possible d'avoir tant de malchance? Et je pensais que si je ne l'avais pas envoyé en reconnaissance, il serait encore parmi nous. Cette pensée me révoltait. Je passais plusieurs heures, sous l'emprise de cette pénible réflexion, jusqu'à ce que je me lève. Une fois notre équipement ramassé, avec Rizal et Mauri, deux de mes meilleurs compagnons de Tarrasa, nous avons dû nous soumettre à une fouille minutieuse, par les gendarmes. Ils parvinrent à me soustraire une boussole qui m'avait, jusque-là, servi à m'orienter dans la montagne. Cet acte me souleva d'indignation, je le considérais comme un vol. Déjà la nuit précédente, ils m'avaient ôté les jumelles. Mais nous étions des réfugiés, alors je me conformais aux ordres et j'avançais.
Le 17 février 1939, nous étions parqués dans le fortin de Mont-Louis4, gardés par les forces de l'ordre françaises, notamment avec les tirailleurs sénégalais, avec lesquels nous nous accrochions souvent, ils évoquaient, pour nous, le sinistre souvenir de los moros5. Depuis trois jours, nous étions enfermés et j'avais l'impression de me trouver à la prison Modelo de Barcelone. Depuis quatre ou cinq jours, nous ne nous étions pas lavés, mais ce jour, j'eus l'occasion de pratiquer une toilette qui me rajeunit de dix ans, d'un seul coup. Aux dernières heures du jour, le facteur se présenta dans la caserne, il nous apportait les nouvelles de notre président, Manuel Azaña6 qui devait se rendre à Madrid pour résoudre notre situation, nous avons un instant espéré être transférés à Madrid.
Le 18 février 1939, la vie s'écoulait lentement. Le seul fait notoire fut que le commandement espagnol essayait de maintenir une rigoureuse discipline. Mais pour l'heure, ce qui m'importait, était de savoir qui de Franco ou de Negrin7, sortirait vainqueur de l'ultime affrontement.
Le 25 février 1939, les jours s'égrenaient dans la morosité, le seul problème émergent était le devenir de l'Espagne. Les nouvelles de la presse française nous permettaient de suivre, à peu près, le cours des événements. Or, il apparaissait très nettement que le conflit touchait à sa fin. Le président Azaña, selon les journaux, était disposé à se démettre, si
Tant pour l'Espagne que pour
Le 2 mars 1939, nous avons abandonné la vie de caserne de Mont-Louis, pour le camp du Vernet d'Ariège. À la sortie du fort, nous avons été accueillis par une jolie petite française, qui nous a remis une paire de chaussures à chacun. Ce fut son seul geste, mais je m'en souviens encore et je l'en remercierai toujours. Nous avons embarqué sur des camions pour retrouver à nouveau Latour-de-Carol, où nous avons passé le reste du jour et toute la nuit. Le 3 mars 1939, après avoir passé des heures d'attente, enroulés dans une couverture, dans un wagon non chauffé, vers 6 heures 15, le train démarra, nous arrachant à notre sommeil. Nous filions vers notre destination. Trois heures plus tard, nous y étions parvenus. Grande fut notre déception, à voir qu'à nouveau, comme au premier jour, nous étions parqués au milieu d'un grand champ, sans aucun abri.
Le 24 juin 1939, nous vivions dans une promiscuité insupportable et des conditions de survie déplorables. Nous étions trois amis à poursuivre la même optique, Mauri, Olivares et moi. Beaucoup d'affinités nous unissaient et malgré les petites différences de caractères qui nous séparaient, nous avancions vers le même but de liberté. Mes deux compagnons cultivaient leurs différences et nous nous enrichissions de ces façons de vivre et de réagir si diverses. Jamais aucun de nous n'eut l'idée de modeler les autres à son point de vue. Parfois nos échanges étaient très vifs, mais nous finissions souvent par nous comprendre, en tout cas toujours par nous respecter. L'amitié avait un vrai sens. Mais, à cette époque-là mon esprit était hanté de la pensée de ma fiancée. Elle avait beaucoup de panache et des idées très ancrées. Elle correspondait à la femme qui hantait mes rêves de jeune libertaire à la fois douce et convaincue, aimante et déterminée à se battre pour son idéal, même contre les hommes. Elle était restée en Espagne. Tandis que nous nous installions à contrecœur, dans ce camp entouré de barbelés, mes pensées s'envolaient vers elle. Mais; le 16 septembre 1939, j'ai reçu une lettre d'elle. Elle m'annonçait qu'elle était tombée amoureuse d’un autre homme et par conséquent rompait les promesses qui nous liaient. Il me fallait admettre, que dans les conditions où je me trouvais, ce lien, qui me rattachait à elle, n'était que chimère. Je m'enfonçais tous les jours un peu plus dans ma solitude et dans le désespoir. Je réfléchissais au moyen de sortir d'ici et de me retrouver à l'air libre. Curieusement cette rupture après m'avoir affecté, me rendait ma liberté, mon autonomie. Dans la nuit, je décidais de me porter volontaire pour travailler dans les compagnies. Il fallait s'inscrire sur les listes. Je briguais la compagnie de Farré, compagnon de Tarrasa. Le lendemain matin, je m'ouvris de mes projets, à mes amis. Ángel était prêt à s'inscrire avec moi. Il en avait assez de l'ennui, à l'intérieur du camp. Mais les autres, Pedro Mauri,
Le 20 septembre 1939, nous patientions pour avoir enfin une place. Dans la compagnie de Farré, il ne fallait pas y compter mais enfin la bonne nouvelle arriva pour celle de Muñoz, un autre excellent compagnon, commissaire anarchiste durant la guerre. Il était responsable d'un groupe de travailleurs espagnols qui sortaient tous les jours, pour des travaux de terrassement et autres. Mais tous nos souhaits ne purent être comblés. Il n'y avait qu'une seule place. Et comme j'avais manifesté, avec véhémence, l'envie de partir, Ángel me céda la place gentiment.
Je me présentais donc à l'appel pour la sélection. Alors là, ce fut l'horreur. Jamais je n'avais imaginé que des hommes pouvaient en traiter d'autres ainsi. Les patrons recruteurs nous faisaient défiler un par un et regardaient notre maintien, notre âge, nos muscles, jusqu’à notre dentition. Pire que du bétail. Ils nous demandaient de décliner notre identité et de préciser de quel endroit nous venions. Ainsi tous les citadins étaient systématiquement refoulés. Les maquignons avaient peur qu'ils ne soient pas assez résistants pour les travaux pénibles de la campagne ou de l'usine. Puis, ce fut les Catalans, nous étions précédés d'une réputation de fauteurs de troubles et les patrons ne voulaient pas prendre de risques. Seulement après, venait le tour des plus âgés. C'est ainsi que je fus refoulé comme Catalan tandis que Muñoz sortait avec le reste de son équipe, me jetant un regard désolé. Mais déjà, les gendarmes nous encerclaient. De peur que notre indignation ne tournât à la révolte, ils nous poussèrent sans ménagement dans un enclos du camp, fermé avec des barbelés, ponctuant leurs coups de crosse, des sempiternels: «Alé, alé!»8
Je n'en revenais pas d'avoir à vivre cela, dans la France hospitalière, patrie des droits de l’homme. J'étais encore bien plus prisonnier. Séparé de mes amis chers, enfermé dans cette partie du camp que personne ne pouvait approcher sous peine de punition. Nous étions parqués en attente de preneurs éventuels, comme jadis, sous la royauté, les esclaves vendus au marché. Le 30 septembre 1939, depuis dix jours, je me trouvais enfermé dans cet endroit. Mes amis et leur réconfort me manquaient cruellement. Je crus devenir fou de rage. Il fallait que je sorte de là, où j'allais tuer quelqu'un. Je réfléchissais aux camps français qui m'avaient dérobé six mois de vie, ajoutés aux trente-deux de guerre civile, trois ans de vie étaient ainsi perdus à jamais.
Ce manège dura dix jours, j'étais refoulé par les divers patrons qui se présentaient parce que j'étais Catalan. Mon nom était reconnaissable entre tous pour ses consonances. C'est alors que l'idée m'est venue qu'un compagnon venait de mourir, dans notre camp. Je savais pour l'avoir longuement observé que les cadavres étaient enterrés, au petit matin, dans un champ, à côté du camp. Le pauvre homme était de Madrid, un Castillan, nous en avions déjà discuté de son vivant, car la pensée me trottait dans la tête depuis un moment, il était tout à fait d'accord. L'idée de jouer un dernier tour aux gendarmes, avant de tirer sa révérence, le séduisait beaucoup. Il m'avait confié: «Tu sais moi je n'ai pas de famille, je resterais toujours un pauvre bougre anonyme. Alors si mon nom peut me survivre un temps, ce serait plutôt rigolo comme fin. Je suis d'accord pour que tu le prennes. C'est un honneur que tu me fais!»
Sa réponse m'avait ému et je l'avais serré dans mes bras en remerciements.
Par l’intermédiaire des gars qui nous portaient la soupe, j'ai prévenu mes amis. Au début, ils ont paniqué et pensé que j'étais devenu fou. Mais ils se sont débrouillés pour entrer en contact avec moi. Bien qu'ils n'approuvaient pas mon plan, pour le danger qu'il impliquait, ils promirent de m'aider. J'avais besoin d'hommes de confiance pour faire disparaître le corps du vrai mort, dans un trou creusé auparavant, ensuite, pour me sortir du cercueil, afin de ne pas être enterré vivant. Ces hommes-là ne pouvaient être que mes fidèles compagnons.
Quand mon prête-nom décéda, il fallut se précipiter. Mes amis s'occupèrent de la déclaration du décès au bureau, ils creusèrent la tombe de mon sauveur et alertèrent le groupe de fossoyeurs, des compagnons internés comme nous, mis au courant du projet. C'est ainsi que je connus la sensation terrible d'être enterré vivant. Je me suis glissé dans le cercueil à la place du mort, ils ont mis le couvercle sur moi, sans le fixer correctement et m'ont enlevé ainsi, jusqu'au cimetière. J'ai bien cru que j'allais mourir pour de vrai. J'ai eu une sensation glacée de terreur. Malgré moi, la sueur froide coulait dans mon dos. C'est une expérience que je ne voudrais plus jamais revivre et que j'ai enfouie depuis au plus profond de mon esprit, ne souhaitant plus jamais l'évoquer. J'ai tout fait pour l'anéantir, comme si elle n'avait jamais eu lieu.
Durant le transport qui ne dura qu'une dizaine de minutes mais me parut des heures, j'eus le temps de mesurer la vanité de mon geste, la pauvreté de notre vie. Mais je suis tout de même parvenu de l'autre côté des barbelés, et lorsque les copains m'ont ouvert, je crois que je tenais plus du diable, qui sort de sa boîte, que de l’humain. Passé le moment de panique et apaisés les tremblements qu'il provoquait, je me suis rendu compte que j'étais libre! Des compagnons français que j'avais réussi à prévenir m'attendaient pour me récupérer. Je m'appelais désormais Antonio Millera. Ce nom allait accompagner ma nouvelle vie, durant les dizaines années à venir, car mon fils Germinal le portera aussi. Nous ne reprendrons notre véritable identité qu'en juin 1966. Il fallut, pour cela, le témoignage de trois compagnons qui certifièrent que j'avais changé de nom dans
Je devais rapidement me glisser dans la peau de ma nouvelle identité et de ma condition. J'étais libre, il est vrai, mais un peu perdu et désemparé. Mes amis de toujours me manquaient déjà et une terrible question vint immédiatement gâter mon nouvel état: «Reverrais-je un jour, tous ceux qui constituaient ma véritable famille?»
Mais rapidement, il me fallut me secouer et déguerpir de cet endroit plutôt sinistre. Une autre vie s'ouvrait, mon devoir était de la saisir. Je m'enfonçais donc dans la campagne française en compagnie de nouveaux compagnons. Ils me trouvèrent de l'ouvrage dans une ferme. J'y possédais un statut de clandestin et devais prêter une grande attention aux mouvements de troupes et de gendarmes, pour ne pas être à nouveau ramassé. En cet automne 1939, il ne cessait de pleuvoir, une pluie fine et pénétrante, qui me glaçait jusqu'aux os. Je me mis en quête de vêtements plus chauds. Je prenais mon envol et passais dans plusieurs fermes. Très vite, je retrouvais un groupe d'Espagnols comme moi, lâchés dans la nature pour les travaux dans les fermes des environs. En effet, les paysans n'étaient pas tendres et nous faisaient travailler comme des bêtes. Mais ils avaient véritablement besoin de nos bras, les hommes de France étant mobilisés. Cet état de chose nous permettait aussi de choisir un peu notre exploiteur. Alors, ils se méfièrent et comprirent vite qu'ils n'avaient aucun intérêt à nous maltraiter. Ainsi j'ai pu, avec le plus grand des plaisirs, expédier à mes amis, enfermés au camp, un colis de vivres. Comme j'aurais voulu être là pour voir leur mine, à tous, en ouvrant un paquet avec du chocolat, du riz, du tabac.
Mon ordinaire s'était considérablement amélioré depuis le camp. Désormais, je mangeais du pain, du fromage, du pâté et j'avais droit à une bouteille de vin tous les deux jours. J'avais trouvé un travail dans la montagne, à couper du bois et à fabriquer du charbon de bois. Nous étions à quelque 2.000 mètres d'altitude dans les Pyrénées. Mais qu'importe, nous avions à disposition un bon outillage et luttions contre le froid, en travaillant dur. Les gendarmes tenaient le fichier de nos identités et affectations. Étant donné la pénurie de main-d'œuvre, les propriétaires, tout en nous abrutissant de travail, prenaient des précautions pour ne pas nous donner l'occasion de manifester notre mécontentement légendaire. Ainsi, par groupe de dix ouvriers forestiers, nous avions quinze couvertures, deux draps, puis chacun d'entre nous était doté d'une assiette, d'une cuillère et d'une fourchette. Nous logions dans un baraquement de bois, du même style que ceux du camp que je venais de quitter, mais mieux isolés, nous y étions installés dans de meilleures conditions. Nous étions une quarantaine par chambrée, avec un lit et un matelas individuel. Que pouvions-nous désirer de plus?
Le 1er octobre 1939, après tant de mois d'insomnies et de craintes, mes nuits étaient enfin, de vraies nuits de repos. Vers les six heures du matin, je me levais et allais directement, prendre un café. Talmente, le lieu-dit de notre bivouac, en Ariège, ressemblait à un village de montagne, accroché à flanc de versant. Il ne manquait qu'une seule chose à mon bonheur, mais de taille, les belles jeunes filles qui donnaient une impulsion tonique à la vie, avec leurs chants allègres et leurs rires vivifiants. Dans cette exploitation forestière, nous avions même des équipes de nuit. Parfois je m'y trouvais affecté quand je traînais trop le matin, à me présenter à l'appel.
Le 2 octobre 1939, après les premiers jours de travail, je n'avais plus de force. Ma journée commençait à sept heures du matin. Le ton fut rapidement donné, si nous conservions un bon gîte et une nourriture relativement abondante, ce n'était que dans le but de nous épuiser au travail. Il fallait que nous soyons rentables, le plus possible. Mes premiers outils furent le pic et la pelle. La matinée m'apparaissait très longue, à force de pelleter, de piocher au point d'attraper des ampoules aux mains. Finalement midi arriva, après tant d'efforts. Le repas n'avait rien de très appétissant. Le plat servi ressemblait plutôt à un ragoût d'aliments avariés, sans qu'aucun d'entre nous ne se risquât à lui donner un nom. Depuis deux ans, mon estomac était rompu à tous les régimes mais je crus que mes mandibules, cette fois-ci, n'y résisteraient pas. La seule consolation était que nous avions de la nourriture en abondance. Le soir, j'avais du mal à rentrer des bois, guidé par les phares qui éclairaient le chemin.
Le 17 octobre 1939, si nous avions une vie monotone au camp, elle ne divergeait en rien ici, excepté que le travail nous empêchait de trop méditer. La tâche était rude et pénible. Jamais, je n'aurais cru être contraint d'user ainsi mes forces physiques, dans ce pays qu'il était celui de la justice sociale. J'avais le corps constellé d'hématomes, à cause de tous les coups maladroits que je réussissais à me porter; mes mains étaient détruites par le gel et les travaux qui les faisaient éclater littéralement comme de gros fruits mûrs et sanguinolents. Tous nos travaux permettaient d'enrichir les propriétaires de la région. À ces moments, je pensais que
Il y avait avec moi, outre des Espagnols, des Polonais, des Italiens, des Marocains, des Portugais et quelques Français. Ces derniers avaient la particularité d'être parmi les plus déshérités, aussi accomplissaient-ils les travaux les plus pénibles. Ainsi la réputation de ce pays était sauve. Elle exploitait avec égalité tous les plus pauvres, pas seulement les étrangers.
Le 20 octobre 1939, heureusement pour nous, le temps se détériora très rapidement et nous avons été contraints d'abandonner le travail en altitude. La neige commençait à recouvrir les crêtes des montagnes et la pluie, qui tombait drue, nous empêchait de continuer. Pour ma part, j'aurais souhaité que cette neige dure jusqu’à la venue de l'été, nous imposant le repos. Elle nous aurait permis de mener une existence plus civilisée.
Cet hiver-là, je fis la connaissance de deux bons compagnons, deux Aragonais, maños comme nous les appelions. C'était deux beaux garçons, dont le plus jeune avait des façons un peu efféminées qui le rendaient délicat et attendrissant. Grâce à ses airs un peu fragiles et maladifs, il attira la condescendance de deux jeunes filles. Elles venaient nous voir tous les jours. Après avoir fait plus ample connaissance, elles nous donnèrent, amicalement, des cours de français. Ce fut une aubaine, pour moi qui rêvais d'apprendre cette langue. Nous avons mis à profit le peu d'heures de repos, pour notre apprentissage. Je les remercie encore aujourd'hui de la patience dont elles se sont armées pour nous forcer à progresser.
Le 30 octobre 1939, depuis trois ou quatre jours, la nature se déchaînait, nous obligeant à rester au village d'Auzat. Un petit nombre d'entre nous alla travailler à Tarascon sur Ariège. Je réussis à avoir un travail dans une scierie. Je travaillais pour le Conte de Cigno, un Italien richissime qui avait acheté des propriétés dans la région et les exploitait avec de la main-d'œuvre bon marché, dont un bon nombre d'Italiens. Ils occupaient les meilleurs postes notamment ceux de contremaîtres.
Le climat de la région me paraissait terrible. J'avais pourtant souffert de tous les maux durant la guerre en Espagne, du froid, du vent, de la chaleur, de la faim, de la soif. Mais je ne me souvenais pas de calamités pires que ce temps où le soleil pouvait, dans la seconde, céder la place à un vent glacial, à la neige ou à une pluie diluvienne. Je me demandais alors, comment se faisait-il que cette région soit habitée et que des Français puissent y survivre plusieurs hivers de suite. Mais je résistais, heureux d'être dehors du camp et de pouvoir aller me promener comme je voulais dans la campagne. Puis nous avions un salaire.
Le 4 novembre 1939, je ne sais si je m'endurcissais ou si j'apprenais à vivre. Toujours est-il que sans vergogne, je me glissais tous les jours dans un refuge que j'avais découvert, afin de me mettre à l'abri des intempéries. Nous étions deux à nous disputer le lieu. Nous avons fini par le partager en frère de misère. Ainsi, au lieu de travailler, je me reposais à couvert avec mon compagnon. À la fin de la journée, nous jetions quelques morceaux de bois sur le tas monté par les autres et repartions avec le groupe vers la baraque.
Je m'apercevais que je changeais et mon caractère enjoué et sociable disparaissait toujours un peu plus; je m'isolais des humains. Ceux que je côtoyais, me rendaient nerveux. Aussi je les fuyais, leur préférant la solitude de mes pensées. Il faut préciser que tous ceux qui m'entouraient étaient à 95% des paysans aragonais, pas méchants mais pas très dégourdis, un peu rustres et ignorants, enracinés dans leur croyance. Ils avaient beaucoup de préjugés et cela me heurtait. Je ne parvenais pas à discuter sérieusement avec eux. Alors pour ne pas me fâcher, je m'isolais. Peu m'importait après tout, j'avais la satisfaction et l'amertume, à la fois, de penser à mes amis pour lesquels je volais de la nourriture en cuisine. Je leur expédiais un colis chaque semaine, et il me semblait que je les entendais me remercier et faire une grande fête en mon honneur. Cette évocation me réchauffait et me permettait de tenir. Bientôt, ils furent transférés à Septfonds dans le Tarn et Garonne et je n'ai plus eu de nouvelles. Je m'inquiétais.
Josep Roig
3 - Les usines collectivisées fabriquaient pour l'effort de guerre, des armes ou d'autres produits indispensables. Ville frontière dans laquelle séjournèrent les républicains en fuite, notamment les soldats dans des conditions d'accueil plus que précaires.
4 - Camp militaire fortifié dans les Pyrénées-Orientales, où séjournèrent les soldats dangereux, ceux notamment de la colonne Durruti ou 26e colonne.
5 - Troupes du Maroc espagnol engagées par Franco contre
6 - Président de la seconde République espagnole, élu au suffrage universel.
7 - Premier ministre du dernier gouvernement de
8 - «Allez, allez!», tous les Espagnols exilés se souviennent de cette interjection continuelle que lançaient les gendarmes pour les faire avancer. Ils l'ont toujours écrit: «Ale, ale!».
vendredi 20 octobre 2023
L'Occupation
Cuaderno dedicado a las memorias de mi vida
L’Occupation
Lorsqu'aux beaux jours de 1941, arriva à Auzat, une belle jeune fille, Marcelle m'ouvrit son cœur et sa couche, je ne fus plus seul. Mais la guerre me rattrapait, bientôt les contrôles et autres mesquineries de l’administration française, talonnée par le gouvernement de Vichy, m'obligèrent à partir de cette région où ils ne supportaient plus les rouges espagnols. Je pris la route, pour tenter ma chance ailleurs. De toute manière, l'inaction commençait à me peser énormément. Je ne tenais pas en place, devant le désastre provoqué par l'occupation allemande et la passivité d'une grande majorité du peuple français. Je voulais aller en découdre avec les fascistes.
Je me retrouvais, sur les routes, avec mon petit bagage, pour une direction encore inconnue. Ceux qui se trouvaient au service des Allemands ne m'oubliaient pas. Et comme beaucoup d'autres, ils exigèrent de moi, ma contribution à la formation de la «Nouvelle Europe». En janvier 1942, des miliciens à la solde des Allemands m'avaient ramassé sur la route, aux abords de Limoges. Ma dignité se révoltait à l’idée de contribuer à la victoire des nazis. D'un autre côté, je ressentais comme une satisfaction, à la pensée de percer le milieu de ces hommes qui faisaient tant parler d'eux.
Mon arrivée à Limoges, où était concentrée une multitude de victimes comme moi, me fit le même effet qu'un coup de marteau sur la tête. Avec le temps, et ma nouvelle situation, j'avais oublié les camps. Or, voilà que je m'y retrouvais. En entrant dans ce camp, et à voir se fermer derrière moi la porte, surveillée par un garde mobile, je me sentis á la fois dans une grande fureur et anéanti, comme si je venais de perdre pour toujours quelque chose d'essentiel. En fait, il s'agissait bien de cela, je perdais ma liberté!
Á mesure que j'avançais, je voyais les visages de ceux qui m'avaient précédé. Dans ma tête, semblable à des éclairs, j'eus des visions du camp du Vernet d'Ariège, les baraques, la literie, les hommes occupés à chercher leurs poux, le visage au soleil. D'autres essayaient de laver leur unique vêtement, de le raccommoder. La majorité de tous ces pauvres êtres cherchait, par tous les moyens, à s'arracher à ce pessimisme et à ce désespoir tenace né du constat qu'ils s'abîmaient, chaque jour un peu plus profondément, dans la tombe des vivants.
Je séjournais quelques mois dans ce camp de transit. Je me désespérais, quand le signal du départ fut donné. Je fus acheminé, avec tout un convoi, sur Bordeaux, tandis que les autres partaient en Allemagne. Comme nous nous étiolions à Limoges, je ressentis un soulagement de voir, qu'au moins, ils ne me laissaient pas mourir d'inertie dans ce centre de morts vivants. Mais, mon allégresse fut de courte durée, quand je me rendis compte que nous étions conduits, tels de vulgaires malfaiteurs et prisonniers, par les gardes mobiles.
Nous fûmes amenés à la gare et embarqués en direction de Bordeaux. Arrivée à destination, après un temps d'attente devant la gare, se présenta le célèbre Otto9, protecteur des Espagnols en France. Avec beaucoup de distinction, il nous souhaita la bienvenue, nous offrit deux cigarettes à chacun, espérant nous mettre en totale confiance. En autocars, nous avons été conduits, un groupe à la caserne Niel et le restant dans une autre.
En entrant dans cette caserne, je n'eus pas la même sensation que lorsque j'avais pénétré dans le camp à Limoges. Au lieu de l'anéantissement, une indignation, sans borne, me submergea; des réfugiés espagnols, hommes qui avaient combattu contre le fascisme et pour les libertés dans le monde, m'apparaissaient portants des fusils, chargés d'une mission de maintien de l'ordre. Des hommes qui peut-être, avaient livré de rudes combats, contre les Allemands, sur le front de Madrid ou ailleurs, étaient là, et avec servilité fraternisaient avec leurs bourreaux d'hier. Ils avaient oublié que c'était à cause de ces fascistes que nous étions réduits à vivre dans ces conditions difficiles. Et tout ça, pour obtenir une position avantageuse et ne pas y laisser leur peau, mus par un désir de vengeance envers les Français. Les malheureux, ils vendaient leur idéal.
Il faut dire, sans les excuser, ils étaient sous l’influence d'Otto qui avait pour mission d'approvisionner le Reich, en main-d'œuvre gratuite et corvéable, pour le chantier du mur de l'Atlantique, qui était l'ouvrage principal de l'organisation Todt, du nom de l'ingénieur allemand expert en construction d'autoroute et d'ouvrages publics. Les républicains espagnols qui ne rentraient pas dans les bonnes grâces d'Otto, étaient expédiés sur ce chantier, très peu en sont revenus.
Depuis mon évasion du camp du Vernet d'Ariège, j'avais connu bien des situations et des conditions, plus ou moins avantageuses, mais je n'avais plus jamais dormi en dortoir sur des litières. Maintenant, je me retrouvais à nouveau au milieu de tous. Je compris très vite que nous étions en attente de transfert et que la plupart d'entre nous, s'ils ne se ralliaient pas à la cause d'Otto, allaient se retrouver sur l'Atlantique ou en Allemagne, comme main-d'œuvre corvéable. Je séjournais deux jours dans cette caserne et de nouveau, en route pour un autre destin. Côte atlantique, Cap Ferret, pour la première fois de ma vie, j'entrai, réellement, en contact avec les bâtisseurs de la «Nouvelle Europe». De pire en pire, logés en pleine nature au milieu d'une pinède, les LVF10 qui nous gardaient, se tenaient soigneusement de l'autre côté d'une rangée de barbelés.
Notre condition se détériorait, baraquements et litières sommaires, une nourriture tout juste bonne à alimenter un chien et menant une vie oisive. Nous devions travailler onze heures, quand ce n'était pas douze par jour, et lorsque la nécessité s'en ressentait, pour terminer quelques fortins, nous trimions vingt-quatre heures d'affilée, sans repos, ni repas. Au cours de toutes mes pérégrinations à travers le monde, je n'avais jamais côtoyé des individus aussi sauvages, que ceux du Cap Ferret. La plupart des responsables nous considéraient comme de simples instruments de travail, qu'ils utilisaient à leur guise, de la manière la plus courante et naturelle, semblait-il pour eux. Ils nous traitaient à coups de bâton, de cris et de cachot. Je crois que jamais je ne pourrais oublier les outrages, supportés durant ces deux mois où je suis resté là-bas. Les visages tuméfiés des pauvres prisonniers tombés sous les coups, et les mauvais traitements infligés par leurs bourreaux, resteront gravés dans mon souvenir.
J'avais honte pour mes congénères. Comme à la caserne Niel, les pires étaient les Espagnols qui occupaient la majeure partie des postes de direction. Durant ces deux mois, j'ai eu l'occasion de me rendre compte comment étaient traités les hommes qui ne se pliaient pas, qui ne voulaient pas avancer comme les autres, au pas de l'oie. Pour les soldats disciplines qu'étaient devenus mes anciens compagnons de révolte, un seul objectif, continuer à servir leurs nouveaux maîtres, par tous les moyens, y compris celui de tuer à coup de bâton et en laissant mourir de faim les récalcitrants. Je décidai de partir.
Mon plan était établi, premièrement je demandais à retourner à la caserne de Bordeaux. Je prétextais ma réflexion et mon ralliement à la cause défendue par Otto. Pourtant, il m'avait suffi d'y être enfermé cinquante-quatre heures auparavant, pour me rendre compte de l'ambiance qui régnait à l'intérieur. Mais je choisissais de retourner là-bas, pour ne pas mourir sous les coups de mes compatriotes au Cap Ferret. Il me fallait, à tout prix, gagner du temps et réfléchir à l’action à entreprendre, afin de réussir mon évasion, car c'était mon but. Et finalement, dans la gueule du lion, la surveillance était moins assidue que sur les chantiers. Je me retrouvais coincé là, pour plusieurs interminables mois.
Je côtoyais un orchestre de musiciens espagnols, composé de réfugiés politiques. Il jouait sous le drapeau allemand, estampillé de la croix gammée et accroché à leur bannière, dans un joli cadre décoré de fleurs, un portrait du grand dieu du Reich, Hitler. Ces manifestations suffisaient à me forger une idée sur la mentalité qui sévissait dans la caserne et j'en avais des haut-le-cœur.
Selon ces hommes, vendus au fascisme, Otto, ancien combattant dans les lignes républicaines, était le père des Espagnols. Il faisait et défaisait les choses, toujours en notre faveur. Il possédait une escorte personnelle composée uniquement d'Espagnols. Quelques centaines que la chance n'avait pas favorisées jusque-là, se sont amarrées à lui. Peut-être, pouvons-nous être indulgents envers ces égarés et leur accorder des circonstances atténuantes. Mais ceux qui ont eu la possibilité de gagner leur vie dans d'autres conditions et qui, à cause des bonnes paroles que el padre Otto à pu leur prodiguer, animés par l'ambition d'en tirer des avantages substantiels, se sont portés volontaires au service du nazisme, ceux-là, à mes yeux, n'ont aucune excuse.
Pendant que le peuple de Bordeaux avait faim, les seigneurs de la caserne avaient droit d'aller au marché et d'acheter tout le lard dont ils avaient envie. Et si les vendeurs s'opposaient, ils allaient chercher el padre Otto qui réglait l'affaire promptement et violemment. Malgré ce que les autorités françaises m'ont fait subir à mon arrivée sur leur territoire, que je n'oublierai pas. Jamais je ne me permettrais d'avoir le cynisme de me moquer de la misère de mon voisin. L'ambiance de la caserne ne me satisfaisait pas, je décidai de m'enfuir.
Quelques jours de préparations et après avoir bouclé discrètement tous «mes bagages», aux alentours du 20 mai 1942, je m'évadais sans demander mon reste. À mon arrivée en ville, au cœur de Bordeaux, beaucoup de compagnons me conseillèrent de retourner à la caserne, mettant en avant le danger réel à passer ainsi la ligne de démarcation. Je préférais affronter le danger de passer cette fameuse ligne imaginaire, plutôt que de rester ainsi, au milieu de tant de crasse.
Après un peu d'angoisse à la gare pour prendre le train (j'avais l'impression que tous les Allemands allaient me demander mes papiers), je m'embarquais enfin et m'éloignais de cette ville. Je voulais atteindre Périgueux. À Libourne, j'aurais dû attendre une éventuelle correspondance plusieurs heures. Je me fis tout petit pour ne pas attirer l'attention. Devant les regards inquisiteurs des occupants de la gare, j'eus peur d'avoir des problèmes dans le train. Je décidais de tenter ma chance par la route. Je suivais le plus près possible le tracé de la voie ferrée. À quelques kilomètres de là, se trouvait la limite des deux zones de
Á la sortie du petit village de Saint Seurin, il y avait un cordon de soldats allemands qui contrôlaient les passants. Rassemblant mon courage, je m'avançais avec détachement. Après m'être informé auprès des soldats, du chemin à suivre, je prenais la direction de Montpon, un journal à la main, tel celui qui se promène. Je m'efforçais d'afficher une tranquillité et un calme qui étaient très loin de moi et me voilà parti. En arrivant au passage à niveau, j'étais dans la gueule du loup, une guérite avec un soldat allemand.
Quelques instants, je n'ai su que faire, mon corps continuait d'avancer, sans aucune assurance et cela était visible me semblait-il, tandis que mon esprit ne se décidait pas à choisir entre faire demi-tour ou poursuivre. Ce ne fut qu'une question de secondes. Le premier surpris, je m'aperçus que je marchais comme à mon insu et j'arrivais devant la petite guérite, réunissant toute ma volonté pour prononcer un bonjour, détaché. Je me demande encore comment ces mots sont parvenus à sortir de ma bouche. Mon cœur battait à tout rompre. J'avais l'impression que, de là où il se trouvait, le soldat percevait son vacarme. Durant les quelques mètres où j'ai continué à avancer, je m'attendais à entendre le «Halte!» fatidique qui m'obligerait à faire demi-tour. Mais non, peu à peu mes poumons se remplirent davantage d'oxygène et le poids, qui m'écrasait le cœur, diminua lentement, jusqu’à ce que le calme m'envahisse et mes nerfs s'apaisent. Mes jambes qui, l'instant précédent, mollissaient, se raffermirent. Enfin, je compris que je venais de passer glorieusement le premier obstacle. Je reprenais de l'assurance.
Pour arriver à Montpon, j'avais encore quelque trente kilomètres à parcourir. D'un pas léger, je me mis en route et j’avançais tant que je pouvais, mais bientôt la nuit s'annonça. Je pensais parvenir à destination le lendemain matin, de bonne heure. Après avoir marché environ quinze kilomètres, je m'arrêtais pour manger un morceau et chercher un petit coin pour dormir. Je fis une halte au bord d'un champ d'herbes hautes. Je dévorais ce que j'avais réussi à emporter et qui ne représentait pas grand-chose en comparaison de ma faim; je m'arrangeais une litière avec un peu de fourrage sec. Quelques instants plus tard, je m'endormais profondément jusqu’à l'aube où la rosée et la fraîcheur de la levée du jour me réveillèrent Je me nettoyais les mains avec la rosée, enlevais les herbes sèches de mes vêtements et en route.
Á mesure que je m'approchais du but, je m'informais du lieu où se trouvait la garde montée. La chance était avec moi, à l'entrée de la petite ville, il n'y avait pas de point de surveillance; les sentinelles étaient postées à la sortie seulement, assez loin du village. Voilà, j'étais à Montpon. Au contraire de ce que j'avais imaginé et de ce que m'avaient laissé entendre les amis de Bordeaux, à part la ligne de démarcation, il n'y avait rien dans ce village, même pas un soldat allemand.
J'étais en possession d'un petit pécule, je cherchais un restaurant. À la suite d'un bon repas, je me mis en devoir de reconnaître les alentours pour me rendre compte de la topographie du lieu. Sur les coups de deux heures de l'après-midi, à la sortie du village, je croisais deux ou trois couples d'amoureux, auxquels je me décidais à demander quelques informations. Ils comprirent rapidement mes intentions et me montrèrent un chemin que je pouvais emprunter pour passer, sans aucun risque, de l'autre côté de la route qui matérialisait cette fameuse ligne entre la zone occupée et la zone libre.
Josep Roig
9 - À la déclaration de la guerre en Espagne, il se trouve à Manresa (Barcelone) depuis une vingtaine d'années. Il s'inscrit aux milicias populaires puis part dans les rangs des brigades internationales avec le grade de commandant. À la fin de cette guerre civile, il revint en France et fut interné dans un camp, mais il obtint rapidement l'autorisation d'en sortir et alors se livra corps et âme à
10 - Légion de Volontaires Français, fondée en juin 1941, ces volontaires attendaient leur tour pour aller combattre sur le front russe, sous l'uniforme de
jeudi 19 octobre 2023
La zone libre
Cuaderno dedicado a las memorias de mi vida
La zone libre
Je marchais en zone libre. Je m'éloignais, maintenant, de cette frontière dangereuse. Encore sept kilomètres à parcourir pour prendre le train et il fallait à présent se méfier des gendarmes. Je parvins à Limoges sans encombre. Après une longue attente à la gare, je décidais de ne pas tenter le diable et de m'installer en ville. Une grande cité me permettrait de mieux me soustraire aux contrôles. Je pris le temps de découvrir un peu la ville, que je trouvais très agréable. Bien plus que lors de mon séjour en tant que prisonnier d'Otto, en transfert. Il faisait beau, le mois de juillet 1942 se moquait de mes hésitations, il fleurissait, insolent, avec son soleil de plomb.
Ma décision était prise, puisque j'étais en zone libre, je me glisserais dans la peau d'un ouvrier paisible. Ce que je fis, je trouvais des amis espagnols et ils m'aidèrent à m'installer. J'allais avec eux travailler à la journée, soit aux halles, soit dans les usines comme manutentionnaire ou homme à tout faire. Je trouvais à me loger chez un couple d'amis, je n'en demandais pas plus, goûtant enfin un peu de répit et de tranquillité. Limoges était une petite ville de province dont l'esprit ouvrier me convenait assez.
Je pus y reconstruire mon réseau de compagnons et reprendre contact avec les miens, ainsi je récupérais Francisco, mon frère et un ami à lui, je n'étais plus seul. Je pouvais suivre les événements, de très près. Les armées allemandes semblaient déferler sur le monde, sans que rien ne puisse les arrêter; quand tout à coup, la Grèce, la Crète, l’Albanie et les Russes leur donnèrent quelques soucis et les Alliés surgirent pour leur infliger des revers. Les agresseurs commençaient à paniquer, me semblait-il.
En ville, j'avais rencontré des jeunes paysans auxquels je m'adressais, leur demandant du travail. Ils me dirent que dans leur région, je pourrais trouver de quoi me nourrir. Quelques-uns d'entre eux appartenaient au groupe de Levroux11. Ils m'indiquèrent la direction de Châteauroux pour trouver facilement un emploi. Ils m'invitèrent à passer chez eux, à Levroux, au cas où mes pas me guideraient dans ce coin.
En décembre 1942, je rejoignis Châteauroux, en train, et je me mis en quête d'un travail. Je trouvais à m'occuper directement, chez les Allemands, unique manière de me cacher, au cas où ils me chercheraient. Par la médiation d'un ami, j'entrai en rapport avec un homme qui devait m'arranger des papiers pour me placer comme repasseur à la Martinière, ferme réquisitionnée comme résidence d'officiers allemands. Au premier coup d'œil, je me rendis compte que l'homme des papiers était un cantamañana12. Il me dit, pour asseoir son autorité: «Ici c'est moi, le chef!» Suivant ses instructions, j'attendais à la Martinière. Le jour J, tremblant comme un délinquant, je l’ai accompagné jusqu'au bureau de
Le travail se déroulait ici comme dans toutes les autres «boîtes». Le chef était un officier de
Un jour, j'eus une désagréable nouvelle, la police était venue à la ferme pour me chercher. Selon la patronne, ils venaient pour demander quelques informations. Elle leur aurait répondu que s'ils avaient quelques griefs contre moi, ils les laissent courir, car mon travail, à la ferme, était irréprochable. À cette période, elle avait besoin de tous les bras.
Je fus, tout de même, contraint de me présenter au commissariat. Contrairement à mes craintes, ils ne se souciaient pas de ma fuite à Bordeaux. Ils voulaient savoir ce que j'avais fait après ma détention, quelles étaient mes intentions pour l'avenir. L'unique difficulté que je rencontrai fut d'expliquer mon emploi du temps durant les deux premiers mois où je me trouvais à Limoges; par chance celui qui m'interrogeait n'était pas très malin et passa vite sur le sujet.
Après avoir donné toutes les informations demandées, j'ai, à mon tour, posé des questions pour avoir les explications de cette convocation. Je compris très vite qu'il recherchait un Antonio Millera, coupable d'un vol de bijouterie et de violence, dans les environs de Bourges; c'était bien ma chance, porter le même nom d'emprunt que ce voyou. Je pus me disculper rapidement, étant complètement dans un autre secteur, au moment des faits, j'avais en plus des témoins. À la fin, j'ai convaincu le commissaire qu'il faisait fausse route et que je n'étais pas le Millera qu'il recherchait, bien sur que non! Mais je ne pouvais pas lui en dire plus.
Avec soulagement, je me retrouvais encore une fois dans la rue. Et le commissaire m'avait assuré que c'était la dernière fois qu'il m'ennuyait sur cette question. Tant mieux! Des investigations plus approfondies auraient pu me compromettre, quant à ma véritable identité.
Je repris mon travail à la ferme. Le froid mordant du mois de janvier 1943 persistait. De nature frileuse, je pensais que les mauvais moments de l'année arrivaient et m'inquiétaient. Je me mis en quête d'un travail à l’abri. Je trouvais une place dans une usine et me décidais à abandonner la ferme de San Sebatian [?], contrôlée par les armées allemandes.
Mais ma place d'ouvrier dans l'industrie ne dura pas longtemps, je revins à l’agriculture.
«Brise-vent», c'était le nom de la nouvelle ferme où je travaillais. S'y trouvaient, déjà, cinq gaillards, tous jeunes. Question travail, je m'échinais au labeur, mais je ne leur arrivais pas à la cheville.
Au bout de trois semaines, je m'habituais et tout allait très bien. Je n'étais pas trop mal payé dans cette maison, il y avait quelque chose d'original et d'indéfinissable qui m'attirait. La maisonnée se composait ainsi du patron, sa femme, sa fille, ses cinq fils et une bonne. Les garçons étaient destinés au travail exactement de la même manière que s'ils avaient été des ouvriers, le plus grand servait de contremaître et distribuait le travail le matin, et les autres tenaient, à tour de rôle, le poste de premier charretier, second et ainsi de suite. Ils dormaient dans l'étable ou dans une petite chambre, contiguë à l’étable. Cette ambiance, pour moi, était nouvelle et me changeait des exploitations où, nous les étrangers, nous étions les seuls à trimer aux ordres des seigneurs du lieu.
Deux mois passèrent sans que rien d'extraordinaire ne se produise, la routine. Comme le travail commençait à diminuer, je n'eus d'autre solution que de chercher un autre refuge. Ces braves gens n'avaient pas les moyens de me garder.
Un compatriote mutilé vivait dans un coin reculé du monde, en pleine forêt, dans les environs de Châteauroux. Il m'offrit l'hospitalité me proposant aussi de travailler avec lui, dans les bois. Comme je n'avais pas d'autre alternative, j'acceptais. Tout à coup, je fus propulsé du monde civilisé à l'âge des cavernes, une maison, plutôt une hutte, où dès le seuil, on devinait qu'il s'agissait bien d'un refuge sombre, occupé par un homme des bois. Il n'y avait pas d'électricité, les lits étaient des châlits de bois, sans matelas ni oreiller. La nuit, les rats passaient sur nos corps allongés et si nous n'y prenions pas garde, ils nous «pissaient» dessus. Il y avait en tout et pour tout une poêle, une vieille casserole, deux assiettes et s'en était fini de l'inventaire. Je ne m'expliquais pas comment un homme seul, avec un seul bras, avait trouvé le courage de vivre cinq ans dans ces conditions. Il travaillait du lever du soleil au coucher, toujours dans les bois. Après son pénible travail de bûcheron, il rentrait dans sa tanière. Il devait encore cuisiner et n'avait personne avec qui échanger quelques paroles. Je crois qu'en peu de temps d'une semblable existence, je serais devenu fou, neurasthénique ou plus insociable que ces hommes qui passaient leur vie avec leur troupeau dans la montagne. Néanmoins, étant donné les circonstances, je n'avais d'autre choix que de vivre avec lui, en espérant que les événements me permettraient de revenir rapidement dans la vie normale.
Tout se passait bien, sans histoire mais comme la vie d'ermite n'était absolument pas faite pour moi, au bout de quelques semaines, je me décidais à rejoindre à nouveau la civilisation, en me rendant à Levroux. Je prenais des risques en m'aventurant en ville, car là, je me fourrais tout seul dans les pattes de la police. Après un sévère contrôle, les gendarmes furent chargés de me surveiller. J'étais assigné à Levroux, mais par chance je n'avais pas à me déplacer, tous les dimanches, pour signer la feuille de résidence obligatoire, comme un condamné. Le village, par sa petite étendue, offrait une surveillance assez complète pour que je sois exempté de cette corvée humiliante, à laquelle ont dû se plier beaucoup de mes compagnons.
Un jour arriva, pour un de mes compagnons, Alfonso, l'ordre de se rendre au STO13. Comme il n'en était pas question, il prépara ses valises. Accompagné de Felipe, un autre de mes amis les plus proches, qui m'avait rejoint et partageait mon existence, ils partirent à l'aventure pour fuir leurs obligations. Après un temps relativement long d'errance, ils décidèrent d'aller du côté de Perpignan. C'est ainsi que je me retrouvais seul face à mon destin.
Quelques semaines plus tard, j'eus le bonheur de retrouver mon frère Francisco. Il revenait d'Allemagne où après son séjour à Limoges, il avait voulu se rendre pour voir ce qui s'y passait. Il avait vite tourné les talons et était revenu en France. Sachant où me trouver et ayant entendu dire que la vie à Levroux n'était pas trop désagréable, il s'est joint à notre groupe de réfugiés.
Un cas spécial et digne d'être étudié que celui de Francisco! Maintenant, nous étions deux, le garçon n'y connaissait rien dans les travaux des bois. Or pour travailler et gagner sa vie dans le bois de chauffage, il fallait en ramasser des mètres cubes. Quand je me rendis compte qu'il ne suivait pas la cadence, il ne me restait pas d'autre remède que de lui faire comprendre que sa place n'était pas dans ce bois, mais qu'il devrait chercher plutôt dans une ferme où il serait, évidemment moins libre mais où il gagnerait au moins son pain. Il finit par en convenir et se plaça dans une petite ferme dont il devint presque l'intendant, car il s'y connaissait en chiffres. Je continuais seul dans les bois, travaillant dur. Je profitais de toutes les offres de travail supplémentaire pour arrondir mon salaire.
Ainsi s'écoulait au fil des jours, des semaines et des mois, une vie tranquille sans événements majeurs. Petit à petit, les rapports avec les gens du village se détendaient, une certaine sympathie naissait. Cela n'était pas pour me déplaire bien au contraire. La population nous avait adoptés comme des enfants du village. L'institutrice, Mlle. Jeanne, venait nous rendre visite fréquemment et discutait des heures avec nous, à refaire un monde que nous trouvions corrompu. Elle défendait des idées libertaires, nous étions faits pour nous entendre, du moins je l'espérais, sur un plan plus intime que celui des idéaux et du combat. Mais il n'en fut rien.
Levroux possédait deux clubs de football, les blancs et les rouges. Les matches étaient toujours très hauts en couleurs et invectives, une affaire très politique somme toute. Ma prestation au club La Patriote, équipe des rouges, était très appréciée. La conduite observée durant les mois que je passais dans ce petit bourg, en compagnie de mes amis, et de mon frère, tous très appréciés aussi, fait que je me considère, depuis ce temps, comme un enfant du pays.
Mais nous étions en avril 1943, les forces alliées multipliaient intensément les bombardements sur tous les centres industriels et de transport. Souvent, ils manquaient les objectifs militaires mitraillant les populations civiles.
Tout ce remue-ménage, selon les informations récoltées, annonçait le prélude d'un débarquement en fanfare.
Josep Roig
11 - Nom du maquis de l'Indre dans lequel
12 - Un m'as-tu-vu.
13 - Service du Travail Obligatoire, institué en février 1943, par les autorités allemandes et Vichystes. Les jeunes gens allaient travailler en Allemagne, en échange de prisonniers de guerre, pour l'effort de guerre. Beaucoup de réfractaires prirent le maquis.

