Cuaderno dedicado a las memorias de mi vida
L’Occupation
Lorsqu'aux beaux jours de 1941, arriva à Auzat, une belle jeune fille, Marcelle m'ouvrit son cœur et sa couche, je ne fus plus seul. Mais la guerre me rattrapait, bientôt les contrôles et autres mesquineries de l’administration française, talonnée par le gouvernement de Vichy, m'obligèrent à partir de cette région où ils ne supportaient plus les rouges espagnols. Je pris la route, pour tenter ma chance ailleurs. De toute manière, l'inaction commençait à me peser énormément. Je ne tenais pas en place, devant le désastre provoqué par l'occupation allemande et la passivité d'une grande majorité du peuple français. Je voulais aller en découdre avec les fascistes.
Je me retrouvais, sur les routes, avec mon petit bagage, pour une direction encore inconnue. Ceux qui se trouvaient au service des Allemands ne m'oubliaient pas. Et comme beaucoup d'autres, ils exigèrent de moi, ma contribution à la formation de la «Nouvelle Europe». En janvier 1942, des miliciens à la solde des Allemands m'avaient ramassé sur la route, aux abords de Limoges. Ma dignité se révoltait à l’idée de contribuer à la victoire des nazis. D'un autre côté, je ressentais comme une satisfaction, à la pensée de percer le milieu de ces hommes qui faisaient tant parler d'eux.
Mon arrivée à Limoges, où était concentrée une multitude de victimes comme moi, me fit le même effet qu'un coup de marteau sur la tête. Avec le temps, et ma nouvelle situation, j'avais oublié les camps. Or, voilà que je m'y retrouvais. En entrant dans ce camp, et à voir se fermer derrière moi la porte, surveillée par un garde mobile, je me sentis á la fois dans une grande fureur et anéanti, comme si je venais de perdre pour toujours quelque chose d'essentiel. En fait, il s'agissait bien de cela, je perdais ma liberté!
Á mesure que j'avançais, je voyais les visages de ceux qui m'avaient précédé. Dans ma tête, semblable à des éclairs, j'eus des visions du camp du Vernet d'Ariège, les baraques, la literie, les hommes occupés à chercher leurs poux, le visage au soleil. D'autres essayaient de laver leur unique vêtement, de le raccommoder. La majorité de tous ces pauvres êtres cherchait, par tous les moyens, à s'arracher à ce pessimisme et à ce désespoir tenace né du constat qu'ils s'abîmaient, chaque jour un peu plus profondément, dans la tombe des vivants.
Je séjournais quelques mois dans ce camp de transit. Je me désespérais, quand le signal du départ fut donné. Je fus acheminé, avec tout un convoi, sur Bordeaux, tandis que les autres partaient en Allemagne. Comme nous nous étiolions à Limoges, je ressentis un soulagement de voir, qu'au moins, ils ne me laissaient pas mourir d'inertie dans ce centre de morts vivants. Mais, mon allégresse fut de courte durée, quand je me rendis compte que nous étions conduits, tels de vulgaires malfaiteurs et prisonniers, par les gardes mobiles.
Nous fûmes amenés à la gare et embarqués en direction de Bordeaux. Arrivée à destination, après un temps d'attente devant la gare, se présenta le célèbre Otto9, protecteur des Espagnols en France. Avec beaucoup de distinction, il nous souhaita la bienvenue, nous offrit deux cigarettes à chacun, espérant nous mettre en totale confiance. En autocars, nous avons été conduits, un groupe à la caserne Niel et le restant dans une autre.
En entrant dans cette caserne, je n'eus pas la même sensation que lorsque j'avais pénétré dans le camp à Limoges. Au lieu de l'anéantissement, une indignation, sans borne, me submergea; des réfugiés espagnols, hommes qui avaient combattu contre le fascisme et pour les libertés dans le monde, m'apparaissaient portants des fusils, chargés d'une mission de maintien de l'ordre. Des hommes qui peut-être, avaient livré de rudes combats, contre les Allemands, sur le front de Madrid ou ailleurs, étaient là, et avec servilité fraternisaient avec leurs bourreaux d'hier. Ils avaient oublié que c'était à cause de ces fascistes que nous étions réduits à vivre dans ces conditions difficiles. Et tout ça, pour obtenir une position avantageuse et ne pas y laisser leur peau, mus par un désir de vengeance envers les Français. Les malheureux, ils vendaient leur idéal.
Il faut dire, sans les excuser, ils étaient sous l’influence d'Otto qui avait pour mission d'approvisionner le Reich, en main-d'œuvre gratuite et corvéable, pour le chantier du mur de l'Atlantique, qui était l'ouvrage principal de l'organisation Todt, du nom de l'ingénieur allemand expert en construction d'autoroute et d'ouvrages publics. Les républicains espagnols qui ne rentraient pas dans les bonnes grâces d'Otto, étaient expédiés sur ce chantier, très peu en sont revenus.
Depuis mon évasion du camp du Vernet d'Ariège, j'avais connu bien des situations et des conditions, plus ou moins avantageuses, mais je n'avais plus jamais dormi en dortoir sur des litières. Maintenant, je me retrouvais à nouveau au milieu de tous. Je compris très vite que nous étions en attente de transfert et que la plupart d'entre nous, s'ils ne se ralliaient pas à la cause d'Otto, allaient se retrouver sur l'Atlantique ou en Allemagne, comme main-d'œuvre corvéable. Je séjournais deux jours dans cette caserne et de nouveau, en route pour un autre destin. Côte atlantique, Cap Ferret, pour la première fois de ma vie, j'entrai, réellement, en contact avec les bâtisseurs de la «Nouvelle Europe». De pire en pire, logés en pleine nature au milieu d'une pinède, les LVF10 qui nous gardaient, se tenaient soigneusement de l'autre côté d'une rangée de barbelés.
Notre condition se détériorait, baraquements et litières sommaires, une nourriture tout juste bonne à alimenter un chien et menant une vie oisive. Nous devions travailler onze heures, quand ce n'était pas douze par jour, et lorsque la nécessité s'en ressentait, pour terminer quelques fortins, nous trimions vingt-quatre heures d'affilée, sans repos, ni repas. Au cours de toutes mes pérégrinations à travers le monde, je n'avais jamais côtoyé des individus aussi sauvages, que ceux du Cap Ferret. La plupart des responsables nous considéraient comme de simples instruments de travail, qu'ils utilisaient à leur guise, de la manière la plus courante et naturelle, semblait-il pour eux. Ils nous traitaient à coups de bâton, de cris et de cachot. Je crois que jamais je ne pourrais oublier les outrages, supportés durant ces deux mois où je suis resté là-bas. Les visages tuméfiés des pauvres prisonniers tombés sous les coups, et les mauvais traitements infligés par leurs bourreaux, resteront gravés dans mon souvenir.
J'avais honte pour mes congénères. Comme à la caserne Niel, les pires étaient les Espagnols qui occupaient la majeure partie des postes de direction. Durant ces deux mois, j'ai eu l'occasion de me rendre compte comment étaient traités les hommes qui ne se pliaient pas, qui ne voulaient pas avancer comme les autres, au pas de l'oie. Pour les soldats disciplines qu'étaient devenus mes anciens compagnons de révolte, un seul objectif, continuer à servir leurs nouveaux maîtres, par tous les moyens, y compris celui de tuer à coup de bâton et en laissant mourir de faim les récalcitrants. Je décidai de partir.
Mon plan était établi, premièrement je demandais à retourner à la caserne de Bordeaux. Je prétextais ma réflexion et mon ralliement à la cause défendue par Otto. Pourtant, il m'avait suffi d'y être enfermé cinquante-quatre heures auparavant, pour me rendre compte de l'ambiance qui régnait à l'intérieur. Mais je choisissais de retourner là-bas, pour ne pas mourir sous les coups de mes compatriotes au Cap Ferret. Il me fallait, à tout prix, gagner du temps et réfléchir à l’action à entreprendre, afin de réussir mon évasion, car c'était mon but. Et finalement, dans la gueule du lion, la surveillance était moins assidue que sur les chantiers. Je me retrouvais coincé là, pour plusieurs interminables mois.
Je côtoyais un orchestre de musiciens espagnols, composé de réfugiés politiques. Il jouait sous le drapeau allemand, estampillé de la croix gammée et accroché à leur bannière, dans un joli cadre décoré de fleurs, un portrait du grand dieu du Reich, Hitler. Ces manifestations suffisaient à me forger une idée sur la mentalité qui sévissait dans la caserne et j'en avais des haut-le-cœur.
Selon ces hommes, vendus au fascisme, Otto, ancien combattant dans les lignes républicaines, était le père des Espagnols. Il faisait et défaisait les choses, toujours en notre faveur. Il possédait une escorte personnelle composée uniquement d'Espagnols. Quelques centaines que la chance n'avait pas favorisées jusque-là, se sont amarrées à lui. Peut-être, pouvons-nous être indulgents envers ces égarés et leur accorder des circonstances atténuantes. Mais ceux qui ont eu la possibilité de gagner leur vie dans d'autres conditions et qui, à cause des bonnes paroles que el padre Otto à pu leur prodiguer, animés par l'ambition d'en tirer des avantages substantiels, se sont portés volontaires au service du nazisme, ceux-là, à mes yeux, n'ont aucune excuse.
Pendant que le peuple de Bordeaux avait faim, les seigneurs de la caserne avaient droit d'aller au marché et d'acheter tout le lard dont ils avaient envie. Et si les vendeurs s'opposaient, ils allaient chercher el padre Otto qui réglait l'affaire promptement et violemment. Malgré ce que les autorités françaises m'ont fait subir à mon arrivée sur leur territoire, que je n'oublierai pas. Jamais je ne me permettrais d'avoir le cynisme de me moquer de la misère de mon voisin. L'ambiance de la caserne ne me satisfaisait pas, je décidai de m'enfuir.
Quelques jours de préparations et après avoir bouclé discrètement tous «mes bagages», aux alentours du 20 mai 1942, je m'évadais sans demander mon reste. À mon arrivée en ville, au cœur de Bordeaux, beaucoup de compagnons me conseillèrent de retourner à la caserne, mettant en avant le danger réel à passer ainsi la ligne de démarcation. Je préférais affronter le danger de passer cette fameuse ligne imaginaire, plutôt que de rester ainsi, au milieu de tant de crasse.
Après un peu d'angoisse à la gare pour prendre le train (j'avais l'impression que tous les Allemands allaient me demander mes papiers), je m'embarquais enfin et m'éloignais de cette ville. Je voulais atteindre Périgueux. À Libourne, j'aurais dû attendre une éventuelle correspondance plusieurs heures. Je me fis tout petit pour ne pas attirer l'attention. Devant les regards inquisiteurs des occupants de la gare, j'eus peur d'avoir des problèmes dans le train. Je décidais de tenter ma chance par la route. Je suivais le plus près possible le tracé de la voie ferrée. À quelques kilomètres de là, se trouvait la limite des deux zones de
Á la sortie du petit village de Saint Seurin, il y avait un cordon de soldats allemands qui contrôlaient les passants. Rassemblant mon courage, je m'avançais avec détachement. Après m'être informé auprès des soldats, du chemin à suivre, je prenais la direction de Montpon, un journal à la main, tel celui qui se promène. Je m'efforçais d'afficher une tranquillité et un calme qui étaient très loin de moi et me voilà parti. En arrivant au passage à niveau, j'étais dans la gueule du loup, une guérite avec un soldat allemand.
Quelques instants, je n'ai su que faire, mon corps continuait d'avancer, sans aucune assurance et cela était visible me semblait-il, tandis que mon esprit ne se décidait pas à choisir entre faire demi-tour ou poursuivre. Ce ne fut qu'une question de secondes. Le premier surpris, je m'aperçus que je marchais comme à mon insu et j'arrivais devant la petite guérite, réunissant toute ma volonté pour prononcer un bonjour, détaché. Je me demande encore comment ces mots sont parvenus à sortir de ma bouche. Mon cœur battait à tout rompre. J'avais l'impression que, de là où il se trouvait, le soldat percevait son vacarme. Durant les quelques mètres où j'ai continué à avancer, je m'attendais à entendre le «Halte!» fatidique qui m'obligerait à faire demi-tour. Mais non, peu à peu mes poumons se remplirent davantage d'oxygène et le poids, qui m'écrasait le cœur, diminua lentement, jusqu’à ce que le calme m'envahisse et mes nerfs s'apaisent. Mes jambes qui, l'instant précédent, mollissaient, se raffermirent. Enfin, je compris que je venais de passer glorieusement le premier obstacle. Je reprenais de l'assurance.
Pour arriver à Montpon, j'avais encore quelque trente kilomètres à parcourir. D'un pas léger, je me mis en route et j’avançais tant que je pouvais, mais bientôt la nuit s'annonça. Je pensais parvenir à destination le lendemain matin, de bonne heure. Après avoir marché environ quinze kilomètres, je m'arrêtais pour manger un morceau et chercher un petit coin pour dormir. Je fis une halte au bord d'un champ d'herbes hautes. Je dévorais ce que j'avais réussi à emporter et qui ne représentait pas grand-chose en comparaison de ma faim; je m'arrangeais une litière avec un peu de fourrage sec. Quelques instants plus tard, je m'endormais profondément jusqu’à l'aube où la rosée et la fraîcheur de la levée du jour me réveillèrent Je me nettoyais les mains avec la rosée, enlevais les herbes sèches de mes vêtements et en route.
Á mesure que je m'approchais du but, je m'informais du lieu où se trouvait la garde montée. La chance était avec moi, à l'entrée de la petite ville, il n'y avait pas de point de surveillance; les sentinelles étaient postées à la sortie seulement, assez loin du village. Voilà, j'étais à Montpon. Au contraire de ce que j'avais imaginé et de ce que m'avaient laissé entendre les amis de Bordeaux, à part la ligne de démarcation, il n'y avait rien dans ce village, même pas un soldat allemand.
J'étais en possession d'un petit pécule, je cherchais un restaurant. À la suite d'un bon repas, je me mis en devoir de reconnaître les alentours pour me rendre compte de la topographie du lieu. Sur les coups de deux heures de l'après-midi, à la sortie du village, je croisais deux ou trois couples d'amoureux, auxquels je me décidais à demander quelques informations. Ils comprirent rapidement mes intentions et me montrèrent un chemin que je pouvais emprunter pour passer, sans aucun risque, de l'autre côté de la route qui matérialisait cette fameuse ligne entre la zone occupée et la zone libre.
Josep Roig
9 - À la déclaration de la guerre en Espagne, il se trouve à Manresa (Barcelone) depuis une vingtaine d'années. Il s'inscrit aux milicias populaires puis part dans les rangs des brigades internationales avec le grade de commandant. À la fin de cette guerre civile, il revint en France et fut interné dans un camp, mais il obtint rapidement l'autorisation d'en sortir et alors se livra corps et âme à
10 - Légion de Volontaires Français, fondée en juin 1941, ces volontaires attendaient leur tour pour aller combattre sur le front russe, sous l'uniforme de