Cuaderno dedicado a las memorias de mi vida1
L'Espagne
Toute mon enfance,
j’ai travaillé dur à la maison et très tôt à l’usine de textile. C’était
l’activité principale de la cité ouvrière dans laquelle je vivais. Tous les
actifs de la région avaient quelque chose à voir avec les fabriques et les
manufactures de tissus ou de filatures. C’est dire si les idées de révolte et
le sentiment d’injustice pouvaient trouver, chez nous, un bon terreau pour
prendre racine.
J’adhérais aux
jeunesses libertaires dès 1934, année très mouvementée. Ce fut aussi l’année de
mon baptême du feu.
Nous étions une
bande de copains, inséparables et toujours près à nous enrôler dans toutes les
actions subversives, pourvu que cela provoque du remue-ménage, notamment si ce
dernier s’effectuait au détriment des patrons et des riches bourgeois de la
ville. Je déambulais toujours, en quête d’un tour à jouer, en compagnie de
Pedro Mauri, Ángel Olivares, Antonio Martínez. Nous affectionnions aussi les
grandes vitrées dans la montagne San Lorenzo, et nous avions quelque chose à
voir, en tant que précurseurs, avec ceux que nous appelons maintenant les
écologistes et, nous étions végétariens. Nous étions si liés et si déterminés
que lorsque la révolution a éclaté, nous sommes partis tous ensemble comme un
seul homme, nous enrôler dans la Columna Durruti. Au début, nous avons pensé
que c’était l’affaire d’une quinzaine de jours, le temps de mettre en déroute
les fascistes. Nous étions environ cent vingt hommes de Tarrasa, tous des Juventudes Libertarias ou de la FAI2. Pour notre départ, tous nos
parents et amis sont venus nous accompagner, nous encourager. Nous sommes
sortis de la ville sous les «¡Viva!» d’une population en liesse. Les anciens
restaient pour mettre en place la société libre de demain, en reprenant les
usines et en créant les collectivités3.
Nous étions basés
sur le front d’Aragon, dans les villages de Monegrillo et Farlete, non loin de
Saragosse. Quand nous revenions du feu, nous allions passer nos heures de
détentes aux travaux des champs pour aider les paysans. Il régnait une entente
cordiale antre tous. Nous les jeunes libertaires, toujours pleins d’énergie
nous trouvions encore les forces, après la guerre et les travaux pénibles,
d’organiser des fêtes et des meetings. Nous étions fiers de la réussite de nos
collectivités et de ces villages où l’harmonie était de mise entre tous.
Nous avons été sous
tous les feux pour libérer notre pays du joug fasciste et instaurer dans les
villages, les principes révolutionnaires de productions et de société. Nous
nous sommes dépensés sans compter. Nous avons résisté jusqu’au 10 février 1939,
pour permettre aux civils de trouver asile en France. Les dernières heures
furent les plus meurtrières. Nous avons perdu de valeureux compagnons. Le 9
février 1939, de désespoir en désespoir, notre rayon d’actions se réduisait de plus
en plus. De mon observatoire, aux alentours de Bellver, je pouvais contempler
inquiet, l’avancée des franquistes.
Toute la matinée,
nous voyions les colonnes fascistes progresser avec une tranquillité qui
mettait en rage les plus tempérés d’entre nous. Bien que nous ayons signalé,
avec précision, tous les mouvements de l’ennemi, ni aviation ni artillerie ne
sont venues leur barrer le passage ou au moins, tenter d’empêcher une
progression aussi inexorable.
A midi, toutes les
positions voisines avaient été abandonnées. Je restais à mon poste avec trois autres
combattants dont Gonzalo; je rédigeais un pli et ce dernier alla le porter au
bataillon. Une grande inquiétude s’empara de moi dès son départ. Une sorte
d’incertitude, j’avais peur que les troupes de Franco ne fassent irruption,
d’un moment à l’autre et qu’ils nous cueillent. Enfin, une voix nous héla au
loin, c’était celle de Gonzalo qui nous prévenait d’abandonner la position très
rapidement, car le commandement du bataillon s’était replié, nous étions seuls,
derrière nos propres lignes. Rassembler notre équipage ne nous demanda pas
beaucoup de travail, car depuis le lever du jour, nous nous étions déjà
préparés. C’est à ce moment précis que les nôtres se décidèrent à tirer en
directions des positions de l’ennemi, plus précisément contre un convoi qui circulait dans les environs. Nous étions
si proches de ce convoi que des obus éclatèrent très près de nous. Pendant que
nous descendions de la montagne, nous nous sommes étonnés de ne voir nulle
part, Gonzalo. Tout à coup, nous avons craint une embuscade, alors nous avons
cessé de l’appeler pour continuer à le chercher silencieusement. Nous espérions
le trouver se reposant dans un coin, à nous attendre. Mais un terrible pressentiment
m’envahit : s’il avait été touché par la pluie d’obus que nous venions
d’essuyer; une balle perdue avait pu l’atteindre aussi; ou était-il prisonnier?
Une multitude d’interrogations sans réponse se bousculaient dans mon esprit, je
pressais le pas.
Tout à coup, je le
vis, et restai pétrifié. Derrière quelques touffes herbeuses, qui le
recouvraient à moitié, le pauvre agonisait, la face contre le sol, la tête
ouverte. Néanmoins, j’eus le temps de l’assister en ces derniers instants. Je
m’agenouillais et le pris dans mes bras. Le tournant vers moi, je l’appelais
doucement par son nom. Hélas, il était déjà trop tard, et bien que son regard me
livra ses dernières lueurs, la mort l’étreignait comme la maîtresse qu’il n’avait
jamais connue. Je le suppliais de me parler. Je me retrouvais seul avec lui,
ses yeux ne me voyaient plus et sa poitrine venait d’exhaler son dernier
souffle. Comme j’entendais de plus en plus nettement les cris de l’ennemi, de
l’autre côté de la colline, je me séparais de lui, ravalant mes sanglots de
rage et d’impuissance. Je dus l’abandonner, impossible de l’emmener avec moi.
Tandis que selon les consignes, je le dépouillais de son pistolet, de ses
papiers d’identité et de sa montre, un souvenir de sa sœur, une répulsion
s’empara de moi et je me mis à trembler. La veille, il m’avait dit: «Roig, si
je venais à mourir, je veux que tu prennes ma montre.»
De voir que c’était
moi-même qui lui ôtais, comme si je la lui dérobais, me paraissait un
sacrilège. Le 10 février 1939, la nouvelle de la mort de Gonzalo a causé une vive émotion parmi tous
les compagnons. Il n’avait que dix-sept ans. Il avait su gagner l’amitié de
tous par son esprit sincère et sa camaraderie. Le pauvre n’avait pas eu de
chance, alors qu’il ne nous restait que quelques heures de lutte en terre espagnole.
La guerre touchait à sa fin, mais la mort avait décidé de s’emparer de lui.
1 - Cahier
dédié à la mémoire de ma vie.
2 - Fédération Anarchiste Ibérique.