dimanche 22 octobre 2023

L'Espagne

 

Cuaderno dedicado a las memorias de mi vida1

 

L'Espagne 

Toute mon enfance, j’ai travaillé dur à la maison et très tôt à l’usine de textile. C’était l’activité principale de la cité ouvrière dans laquelle je vivais. Tous les actifs de la région avaient quelque chose à voir avec les fabriques et les manufactures de tissus ou de filatures. C’est dire si les idées de révolte et le sentiment d’injustice pouvaient trouver, chez nous, un bon terreau pour prendre racine.

J’adhérais aux jeunesses libertaires dès 1934, année très mouvementée. Ce fut aussi l’année de mon baptême du feu.

Nous étions une bande de copains, inséparables et toujours près à nous enrôler dans toutes les actions subversives, pourvu que cela provoque du remue-ménage, notamment si ce dernier s’effectuait au détriment des patrons et des riches bourgeois de la ville. Je déambulais toujours, en quête d’un tour à jouer, en compagnie de Pedro Mauri, Ángel Olivares, Antonio Martínez. Nous affectionnions aussi les grandes vitrées dans la montagne San Lorenzo, et nous avions quelque chose à voir, en tant que précurseurs, avec ceux que nous appelons maintenant les écologistes et, nous étions végétariens. Nous étions si liés et si déterminés que lorsque la révolution a éclaté, nous sommes partis tous ensemble comme un seul homme, nous enrôler dans la Columna Durruti. Au début, nous avons pensé que c’était l’affaire d’une quinzaine de jours, le temps de mettre en déroute les fascistes. Nous étions environ cent vingt hommes de Tarrasa, tous des Juventudes Libertarias ou de la FAI2. Pour notre départ, tous nos parents et amis sont venus nous accompagner, nous encourager. Nous sommes sortis de la ville sous les «¡Viva!» d’une population en liesse. Les anciens restaient pour mettre en place la société libre de demain, en reprenant les usines et en créant les collectivités3.

Nous étions basés sur le front d’Aragon, dans les villages de Monegrillo et Farlete, non loin de Saragosse. Quand nous revenions du feu, nous allions passer nos heures de détentes aux travaux des champs pour aider les paysans. Il régnait une entente cordiale antre tous. Nous les jeunes libertaires, toujours pleins d’énergie nous trouvions encore les forces, après la guerre et les travaux pénibles, d’organiser des fêtes et des meetings. Nous étions fiers de la réussite de nos collectivités et de ces villages où l’harmonie était de mise entre tous.

Nous avons été sous tous les feux pour libérer notre pays du joug fasciste et instaurer dans les villages, les principes révolutionnaires de productions et de société. Nous nous sommes dépensés sans compter. Nous avons résisté jusqu’au 10 février 1939, pour permettre aux civils de trouver asile en France. Les dernières heures furent les plus meurtrières. Nous avons perdu de valeureux compagnons. Le 9 février 1939, de désespoir en désespoir, notre rayon d’actions se réduisait de plus en plus. De mon observatoire, aux alentours de Bellver, je pouvais contempler inquiet, l’avancée des franquistes.

Toute la matinée, nous voyions les colonnes fascistes progresser avec une tranquillité qui mettait en rage les plus tempérés d’entre nous. Bien que nous ayons signalé, avec précision, tous les mouvements de l’ennemi, ni aviation ni artillerie ne sont venues leur barrer le passage ou au moins, tenter d’empêcher une progression aussi inexorable.

A midi, toutes les positions voisines avaient été abandonnées. Je restais à mon poste avec trois autres combattants dont Gonzalo; je rédigeais un pli et ce dernier alla le porter au bataillon. Une grande inquiétude s’empara de moi dès son départ. Une sorte d’incertitude, j’avais peur que les troupes de Franco ne fassent irruption, d’un moment à l’autre et qu’ils nous cueillent. Enfin, une voix nous héla au loin, c’était celle de Gonzalo qui nous prévenait d’abandonner la position très rapidement, car le commandement du bataillon s’était replié, nous étions seuls, derrière nos propres lignes. Rassembler notre équipage ne nous demanda pas beaucoup de travail, car depuis le lever du jour, nous nous étions déjà préparés. C’est à ce moment précis que les nôtres se décidèrent à tirer en directions des positions de l’ennemi, plus précisément contre un convoi  qui circulait dans les environs. Nous étions si proches de ce convoi que des obus éclatèrent très près de nous. Pendant que nous descendions de la montagne, nous nous sommes étonnés de ne voir nulle part, Gonzalo. Tout à coup, nous avons craint une embuscade, alors nous avons cessé de l’appeler pour continuer à le chercher silencieusement. Nous espérions le trouver se reposant dans un coin, à nous attendre. Mais un terrible pressentiment m’envahit : s’il avait été touché par la pluie d’obus que nous venions d’essuyer; une balle perdue avait pu l’atteindre aussi; ou était-il prisonnier? Une multitude d’interrogations sans réponse se bousculaient dans mon esprit, je pressais le pas.

Tout à coup, je le vis, et restai pétrifié. Derrière quelques touffes herbeuses, qui le recouvraient à moitié, le pauvre agonisait, la face contre le sol, la tête ouverte. Néanmoins, j’eus le temps de l’assister en ces derniers instants. Je m’agenouillais et le pris dans mes bras. Le tournant vers moi, je l’appelais doucement par son nom. Hélas, il était déjà trop tard, et bien que son regard me livra ses dernières lueurs, la mort l’étreignait comme la maîtresse qu’il n’avait jamais connue. Je le suppliais de me parler. Je me retrouvais seul avec lui, ses yeux ne me voyaient plus et sa poitrine venait d’exhaler son dernier souffle. Comme j’entendais de plus en plus nettement les cris de l’ennemi, de l’autre côté de la colline, je me séparais de lui, ravalant mes sanglots de rage et d’impuissance. Je dus l’abandonner, impossible de l’emmener avec moi. Tandis que selon les consignes, je le dépouillais de son pistolet, de ses papiers d’identité et de sa montre, un souvenir de sa sœur, une répulsion s’empara de moi et je me mis à trembler. La veille, il m’avait dit: «Roig, si je venais à mourir, je veux que tu prennes ma montre.»

De voir que c’était moi-même qui lui ôtais, comme si je la lui dérobais, me paraissait un sacrilège. Le 10 février 1939, la nouvelle de la mort de Gonzalo a causé une vive émotion parmi tous les compagnons. Il n’avait que dix-sept ans. Il avait su gagner l’amitié de tous par son esprit sincère et sa camaraderie. Le pauvre n’avait pas eu de chance, alors qu’il ne nous restait que quelques heures de lutte en terre espagnole. La guerre touchait à sa fin, mais la mort avait décidé de s’emparer de lui.

 Josep Roig



1 - Cahier dédié à la mémoire de ma vie.

2 - Fédération Anarchiste Ibérique.