samedi 21 octobre 2023

La France

 

Cuaderno dedicado a las memorias de mi vida


La France

Au loin, nous distinguions les montagnes françaises et animés d’un sentiment de dépit, nous allions quitter la terre de nos enfances. Le cœur oppressé de voir que, pas à pas, nous laissions notre sol où tant d’illusions et d'espoirs se mouraient maintenant. Mais au moins, nous serions à l'abri et nous rencontrerions le calme et le repos qui nous manquaient tant, depuis des mois. L'ordre nous est parvenu, au milieu de la matinée, de marcher coûte que coûte vers la frontière. À six heures de l’après-midi, ce 10 février 1939, nous avons traversé la ligne fatidique et sommes entrés en terre française, par la ville frontière de Puigcerda et celle de Latour-de-Carol.

Avant de passer la frontière et suite aux renseignements désastreux que j'avais pu recueillir sur le sort réservé aux armes que nous portions, je résolus, la mort dans l'âme, de casser le pistolet que je possédais. Je le portais depuis qu'une balle fasciste et assassine avait tué son propriétaire. Il s'agissait de Jaime Puig, l'inoubliable «Puchet». Le premier de mes meilleurs amis à être tombé, en défendant son idéal d'amour et de liberté. Je souffrais d'être contraint de le briser, parce qu'il me rappelait mon mi et aussi parce qu'il était une des premières armes fabriquées par les compagnons de Tarrasa3. Mais je n'avais pas d'autre solution. Si je ne voulais pas que les gendarmes le prennent, je devais le rendre inutilisable pour toujours et le jeter.

Peu après être entré sur le territoire français, je fus en proie à une terrible déception, au lieu d'un accueil fraternel, les gendarmes nous ont parqués dans un champ enneigé. Il faisait un froid qui nous gelait jusqu'aux os, nous étions sans abris. Une chance que les compagnons qui étaient passés avec moi, possédaient encore leurs couvertures. Nous nous sommes regroupés et serrés les uns contre les autres, ainsi le froid ne nous a pas engloutis. Le séjour à Latour-de-Carol fut éprouvant. Beaucoup de compagnons malades, blessés ou simplement âgés ne s’en relevèrent jamais.

Le 11 février 1939, comme la nuit précédente, le souvenir de l'ami Gonzalo continuait de me poursuivre. Comment était-ce possible d'avoir tant de malchance? Et je pensais que si je ne l'avais pas envoyé en reconnaissance, il serait encore parmi nous. Cette pensée me révoltait. Je passais plusieurs heures, sous l'emprise de cette pénible réflexion, jusqu'à ce que je me lève. Une fois notre équipement ramassé, avec Rizal et Mauri, deux de mes meilleurs compagnons de Tarrasa, nous avons dû nous soumettre à une fouille minutieuse, par les gendarmes. Ils parvinrent à me soustraire une boussole qui m'avait, jusque-là, servi à m'orienter dans la montagne. Cet acte me souleva d'indignation, je le considérais comme un vol. Déjà la nuit précédente, ils m'avaient ôté les jumelles. Mais nous étions des réfugiés, alors je me conformais aux ordres et j'avançais.

Le 17 février 1939, nous étions parqués dans le fortin de Mont-Louis4, gardés par les forces de l'ordre françaises, notamment avec les tirailleurs sénégalais, avec lesquels nous nous accrochions souvent, ils évoquaient, pour nous, le sinistre souvenir de los moros5Depuis trois jours, nous étions enfermés et j'avais l'impression de me trouver à la prison Modelo de Barcelone. Depuis quatre ou cinq jours, nous ne nous étions pas lavés, mais ce jour, j'eus l'occasion de pratiquer une toilette qui me rajeunit de dix ans, d'un seul coup. Aux dernières heures du jour, le facteur se présenta dans la caserne, il nous apportait les nouvelles de notre président, Manuel Azaña6 qui devait se rendre à Madrid pour résoudre notre situation, nous avons un instant espéré être transférés à Madrid.

Le 18 février 1939, la vie s'écoulait lentement. Le seul fait notoire fut que le commandement espagnol essayait de maintenir une rigoureuse discipline. Mais pour l'heure, ce qui m'importait, était de savoir qui de Franco ou de Negrin7, sortirait vainqueur de l'ultime affrontement.

Le 25 février 1939, les jours s'égrenaient dans la morosité, le seul problème émergent était le devenir de l'Espagne. Les nouvelles de la presse française nous permettaient de suivre, à peu près, le cours des événements. Or, il apparaissait très nettement que le conflit touchait à sa fin. Le président Azaña, selon les journaux, était disposé à se démettre, si la France et l’Angleterre finissaient par reconnaître la belligérance de Franco. Nous pouvions entrevoir, que du côté de la France et de l'Angleterre, les responsables recherchaient une issue au conflit, sur la base d'une amnistie très large, avec des garanties pour toutes les personnes qui avaient soutenu la République.

Tant pour l'Espagne que pour la France, il fallait maintenant, sans aucun doute, résoudre le grave problème que posaient les cinq cent mille réfugiés qui arrivèrent, en quelques jours, en France. Nous représentions l'exode des forces vives espagnoles. L'Espagne s'employait à récupérer une partie de cette main-d'œuvre qui lui faisait défaut. Trop d'entre nous retournèrent au pays, pris au piége d'un beau discours et de l'envie de retrouver les leurs. Ils avaient espéré vivre en paix, beaucoup furent persécutés.

Le 2 mars 1939, nous avons abandonné la vie de caserne de Mont-Louis, pour le camp du Vernet d'Ariège. À la sortie du fort, nous avons été accueillis par une jolie petite française, qui nous a remis une paire de chaussures à chacun. Ce fut son seul geste, mais je m'en souviens encore et je l'en remercierai toujours. Nous avons embarqué sur des camions pour retrouver à nouveau Latour-de-Carol, où nous avons passé le reste du jour et toute la nuit. Le 3 mars 1939, après avoir passé des heures d'attente, enroulés dans une couverture, dans un wagon non chauffé, vers 6 heures 15, le train démarra, nous arrachant à notre sommeil. Nous filions vers notre destination. Trois heures plus tard, nous y étions parvenus. Grande fut notre déception, à voir qu'à nouveau, comme au premier jour, nous étions parqués au milieu d'un grand champ, sans aucun abri.

Le 24 juin 1939, nous vivions dans une promiscuité insupportable et des conditions de survie déplorables. Nous étions trois amis à poursuivre la même optique, Mauri, Olivares et moi. Beaucoup d'affinités nous unissaient et malgré les petites différences de caractères qui nous séparaient, nous avancions vers le même but de liberté. Mes deux compagnons cultivaient leurs différences et nous nous enrichissions de ces façons de vivre et de réagir si diverses. Jamais aucun de nous n'eut l'idée de modeler les autres à son point de vue. Parfois nos échanges étaient très vifs, mais nous finissions souvent par nous comprendre, en tout cas toujours par nous respecter. L'amitié avait un vrai sens. Mais, à cette époque-là mon esprit était hanté de la pensée de ma fiancée. Elle avait beaucoup de panache et des idées très ancrées. Elle correspondait à la femme qui hantait mes rêves de jeune libertaire à la fois douce et convaincue, aimante et déterminée à se battre pour son idéal, même contre les hommes. Elle était restée en Espagne. Tandis que nous nous installions à contrecœur, dans ce camp entouré de barbelés, mes pensées s'envolaient vers elle. Mais; le 16 septembre 1939, j'ai reçu une lettre d'elle. Elle m'annonçait qu'elle était tombée amoureuse d’un autre homme et par conséquent rompait les promesses qui nous liaient. Il me fallait admettre, que dans les conditions où je me trouvais, ce lien, qui me rattachait à elle, n'était que chimère. Je m'enfonçais tous les jours un peu plus dans ma solitude et dans le désespoir. Je réfléchissais au moyen de sortir d'ici et de me retrouver à l'air libre. Curieusement cette rupture après m'avoir affecté, me rendait ma liberté, mon autonomie. Dans la nuit, je décidais de me porter volontaire pour travailler dans les compagnies. Il fallait s'inscrire sur les listes. Je briguais la compagnie de Farré, compagnon de Tarrasa. Le lendemain matin, je m'ouvris de mes projets, à mes amis. Ángel était prêt à s'inscrire avec moi. Il en avait assez de l'ennui, à l'intérieur du camp. Mais les autres, Pedro Mauri, Antonio Martinez, et mon frère Lorenzo n'avaient aucune envie de travailler dans un pays qui les avait si mal accueillis. Le refus d'Antonio fut catégorique. Pedro n'était pas très enthousiaste non plus. Il n'y avait guère qu'Ángel et moi, qui étions prêts à tout, pour quitter ce maudit camp. Pedro nous rappela notre promesse du début de la guerre civile, de rester toujours ensemble, quoi qu'il arrive. Mais il se déclara disposé à nous suivre plutôt que de rester seul au camp. Antonio de mauvaise grâce s'inscrivit aussi.

Le 20 septembre 1939, nous patientions pour avoir enfin une place. Dans la compagnie de Farré, il ne fallait pas y compter mais enfin la bonne nouvelle arriva pour celle de Muñoz, un autre excellent compagnon, commissaire anarchiste durant la guerre. Il était responsable d'un groupe de travailleurs espagnols qui sortaient tous les jours, pour des travaux de terrassement et autres. Mais tous nos souhaits ne purent être comblés. Il n'y avait qu'une seule place. Et comme j'avais manifesté, avec véhémence, l'envie de partir, Ángel me céda la place gentiment.

Je me présentais donc à l'appel pour la sélection. Alors là, ce fut l'horreur. Jamais je n'avais imaginé que des hommes pouvaient en traiter d'autres ainsi. Les patrons recruteurs nous faisaient défiler un par un et regardaient notre maintien, notre âge, nos muscles, jusqu’à notre dentition. Pire que du bétail. Ils nous demandaient de décliner notre identité et de préciser de quel endroit nous venions. Ainsi tous les citadins étaient systématiquement refoulés. Les maquignons avaient peur qu'ils ne soient pas assez résistants pour les travaux pénibles de la campagne ou de l'usine. Puis, ce fut les Catalans, nous étions précédés d'une réputation de fauteurs de troubles et les patrons ne voulaient pas prendre de risques. Seulement après, venait le tour des plus âgés. C'est ainsi que je fus refoulé comme Catalan tandis que Muñoz sortait avec le reste de son équipe, me jetant un regard désolé. Mais déjà, les gendarmes nous encerclaient. De peur que notre indignation ne tournât à la révolte, ils nous poussèrent sans ménagement dans un enclos du camp, fermé avec des barbelés, ponctuant leurs coups de crosse, des sempiternels: «Alé, alé!»8

Je n'en revenais pas d'avoir à vivre cela, dans la France hospitalière, patrie des droits de l’homme. J'étais encore bien plus prisonnier. Séparé de mes amis chers, enfermé dans cette partie du camp que personne ne pouvait approcher sous peine de punition. Nous étions parqués en attente de preneurs éventuels, comme jadis, sous la royauté, les esclaves vendus au marché. Le 30 septembre 1939, depuis dix jours, je me trouvais enfermé dans cet endroit. Mes amis et leur réconfort me manquaient cruellement. Je crus devenir fou de rage. Il fallait que je sorte de là, où j'allais tuer quelqu'un. Je réfléchissais aux camps français qui m'avaient dérobé six mois de vie, ajoutés aux trente-deux de guerre civile, trois ans de vie étaient ainsi perdus à jamais.

Ce manège dura dix jours, j'étais refoulé par les divers patrons qui se présentaient parce que j'étais Catalan. Mon nom était reconnaissable entre tous pour ses consonances. C'est alors que l'idée m'est venue qu'un compagnon venait de mourir, dans notre camp. Je savais pour l'avoir longuement observé que les cadavres étaient enterrés, au petit matin, dans un champ, à côté du camp. Le pauvre homme était de Madrid, un Castillan, nous en avions déjà discuté de son vivant, car la pensée me trottait dans la tête depuis un moment, il était tout à fait d'accord. L'idée de jouer un dernier tour aux gendarmes, avant de tirer sa révérence, le séduisait beaucoup. Il m'avait confié: «Tu sais moi je n'ai pas de famille, je resterais toujours un pauvre bougre anonyme. Alors si mon nom peut me survivre un temps, ce serait plutôt rigolo comme fin. Je suis d'accord pour que tu le prennes. C'est un honneur que tu me fais!»

Sa réponse m'avait ému et je l'avais serré dans mes bras en remerciements.

Par l’intermédiaire des gars qui nous portaient la soupe, j'ai prévenu mes amis. Au début, ils ont paniqué et pensé que j'étais devenu fou. Mais ils se sont débrouillés pour entrer en contact avec moi. Bien qu'ils n'approuvaient pas mon plan, pour le danger qu'il impliquait, ils promirent de m'aider. J'avais besoin d'hommes de confiance pour faire disparaître le corps du vrai mort, dans un trou creusé auparavant, ensuite, pour me sortir du cercueil, afin de ne pas être enterré vivant. Ces hommes-là ne pouvaient être que mes fidèles compagnons.

Quand mon prête-nom décéda, il fallut se précipiter. Mes amis s'occupèrent de la déclaration du décès au bureau, ils creusèrent la tombe de mon sauveur et alertèrent le groupe de fossoyeurs, des compagnons internés comme nous, mis au courant du projet. C'est ainsi que je connus la sensation terrible d'être enterré vivant. Je me suis glissé dans le cercueil à la place du mort, ils ont mis le couvercle sur moi, sans le fixer correctement et m'ont enlevé ainsi, jusqu'au cimetière. J'ai bien cru que j'allais mourir pour de vrai. J'ai eu une sensation glacée de terreur. Malgré moi, la sueur froide coulait dans mon dos. C'est une expérience que je ne voudrais plus jamais revivre et que j'ai enfouie depuis au plus profond de mon esprit, ne souhaitant plus jamais l'évoquer. J'ai tout fait pour l'anéantir, comme si elle n'avait jamais eu lieu.

Durant le transport qui ne dura qu'une dizaine de minutes mais me parut des heures, j'eus le temps de mesurer la vanité de mon geste, la pauvreté de notre vie. Mais je suis tout de même parvenu de l'autre côté des barbelés, et lorsque les copains m'ont ouvert, je crois que je tenais plus du diable, qui sort de sa boîte, que de l’humain. Passé le moment de panique et apaisés les tremblements qu'il provoquait, je me suis rendu compte que j'étais libre! Des compagnons français que j'avais réussi à prévenir m'attendaient pour me récupérer. Je m'appelais désormais Antonio Millera. Ce nom allait accompagner ma nouvelle vie, durant les dizaines années à venir, car mon fils Germinal le portera aussi. Nous ne reprendrons notre véritable identité qu'en juin 1966. Il fallut, pour cela, le témoignage de trois compagnons qui certifièrent que j'avais changé de nom dans la Résistance. Cette version était bien plus simple à accepter pour la justice française. Elle n'aurait pas apprécié la critique de son accueil et aurait posé des questions sur le mort du camp du Vernet.

Je devais rapidement me glisser dans la peau de ma nouvelle identité et de ma condition. J'étais libre, il est vrai, mais un peu perdu et désemparé. Mes amis de toujours me manquaient déjà et une terrible question vint immédiatement gâter mon nouvel état: «Reverrais-je un jour, tous ceux qui constituaient ma véritable famille?»

Mais rapidement, il me fallut me secouer et déguerpir de cet endroit plutôt sinistre. Une autre vie s'ouvrait, mon devoir était de la saisir. Je m'enfonçais donc dans la campagne française en compagnie de nouveaux compagnons. Ils me trouvèrent de l'ouvrage dans une ferme. J'y possédais un statut de clandestin et devais prêter une grande attention aux mouvements de troupes et de gendarmes, pour ne pas être à nouveau ramassé. En cet automne 1939, il ne cessait de pleuvoir, une pluie fine et pénétrante, qui me glaçait jusqu'aux os. Je me mis en quête de vêtements plus chauds. Je prenais mon envol et passais dans plusieurs fermes. Très vite, je retrouvais un groupe d'Espagnols comme moi, lâchés dans la nature pour les travaux dans les fermes des environs. En effet, les paysans n'étaient pas tendres et nous faisaient travailler comme des bêtes. Mais ils avaient véritablement besoin de nos bras, les hommes de France étant mobilisés. Cet état de chose nous permettait aussi de choisir un peu notre exploiteur. Alors, ils se méfièrent et comprirent vite qu'ils n'avaient aucun intérêt à nous maltraiter. Ainsi j'ai pu, avec le plus grand des plaisirs, expédier à mes amis, enfermés au camp, un colis de vivres. Comme j'aurais voulu être là pour voir leur mine, à tous, en ouvrant un paquet avec du chocolat, du riz, du tabac.

Mon ordinaire s'était considérablement amélioré depuis le camp. Désormais, je mangeais du pain, du fromage, du pâté et j'avais droit à une bouteille de vin tous les deux jours. J'avais trouvé un travail dans la montagne, à couper du bois et à fabriquer du charbon de bois. Nous étions à quelque 2.000 mètres d'altitude dans les Pyrénées. Mais qu'importe, nous avions à disposition un bon outillage et luttions contre le froid, en travaillant dur. Les gendarmes tenaient le fichier de nos identités et affectations. Étant donné la pénurie de main-d'œuvre, les propriétaires, tout en nous abrutissant de travail, prenaient des précautions pour ne pas nous donner l'occasion de manifester notre mécontentement légendaire. Ainsi, par groupe de dix ouvriers forestiers, nous avions quinze couvertures, deux draps, puis chacun d'entre nous était doté d'une assiette, d'une cuillère et d'une fourchette. Nous logions dans un baraquement de bois, du même style que ceux du camp que je venais de quitter, mais mieux isolés, nous y étions installés dans de meilleures conditions. Nous étions une quarantaine par chambrée, avec un lit et un matelas individuel. Que pouvions-nous désirer de plus?

Le 1er octobre 1939, après tant de mois d'insomnies et de craintes, mes nuits étaient enfin, de vraies nuits de repos. Vers les six heures du matin, je me levais et allais directement, prendre un café. Talmente, le lieu-dit de notre bivouac, en Ariège, ressemblait à un village de montagne, accroché à flanc de versant. Il ne manquait qu'une seule chose à mon bonheur, mais de taille, les belles jeunes filles qui donnaient une impulsion tonique à la vie, avec leurs chants allègres et leurs rires vivifiants. Dans cette exploitation forestière, nous avions même des équipes de nuit. Parfois je m'y trouvais affecté quand je traînais trop le matin, à me présenter à l'appel.

Le 2 octobre 1939, après les premiers jours de travail, je n'avais plus de force. Ma journée commençait à sept heures du matin. Le ton fut rapidement donné, si nous conservions un bon gîte et une nourriture relativement abondante, ce n'était que dans le but de nous épuiser au travail. Il fallait que nous soyons rentables, le plus possible. Mes premiers outils furent le pic et la pelle. La matinée m'apparaissait très longue, à force de pelleter, de piocher au point d'attraper des ampoules aux mains. Finalement midi arriva, après tant d'efforts. Le repas n'avait rien de très appétissant. Le plat servi ressemblait plutôt à un ragoût d'aliments avariés, sans qu'aucun d'entre nous ne se risquât à lui donner un nom. Depuis deux ans, mon estomac était rompu à tous les régimes mais je crus que mes mandibules, cette fois-ci, n'y résisteraient pas. La seule consolation était que nous avions de la nourriture en abondance. Le soir, j'avais du mal à rentrer des bois, guidé par les phares qui éclairaient le chemin.

Le 17 octobre 1939, si nous avions une vie monotone au camp, elle ne divergeait en rien ici, excepté que le travail nous empêchait de trop méditer. La tâche était rude et pénible. Jamais, je n'aurais cru être contraint d'user ainsi mes forces physiques, dans ce pays qu'il était celui de la justice sociale. J'avais le corps constellé d'hématomes, à cause de tous les coups maladroits que je réussissais à me porter; mes mains étaient détruites par le gel et les travaux qui les faisaient éclater littéralement comme de gros fruits mûrs et sanguinolents. Tous nos travaux permettaient d'enrichir les propriétaires de la région. À ces moments, je pensais que la France pouvait bien posséder de bonnes voies de communications, d'excellents réseaux de canalisation, des édifices d'intérêt général prestigieux et une grande richesse pour sa population bourgeoise. Avec toutes les infrastructures que cela pouvait entraîner, elle n'avait ni éliminer l'exclusion des étrangers, ni la pratique de l'esclavage. Seule la pensée d'aider mes compagnons restes au camp me tenait encore debout. La colère qui bouillait dans mes veines me réchauffait, me procurait l'énergie pour résister et ne pas aller «abattre» un de mes exploiteurs. Ils étaient les mêmes que ceux contre lesquels nous avions pris les armes en Espagne.

Il y avait avec moi, outre des Espagnols, des Polonais, des Italiens, des Marocains, des Portugais et quelques Français. Ces derniers avaient la particularité d'être parmi les plus déshérités, aussi accomplissaient-ils les travaux les plus pénibles. Ainsi la réputation de ce pays était sauve. Elle exploitait avec égalité tous les plus pauvres, pas seulement les étrangers.

Le 20 octobre 1939, heureusement pour nous, le temps se détériora très rapidement et nous avons été contraints d'abandonner le travail en altitude. La neige commençait à recouvrir les crêtes des montagnes et la pluie, qui tombait drue, nous empêchait de continuer. Pour ma part, j'aurais souhaité que cette neige dure jusqu’à la venue de l'été, nous imposant le repos. Elle nous aurait permis de mener une existence plus civilisée.

Cet hiver-là, je fis la connaissance de deux bons compagnons, deux Aragonais, maños comme nous les appelions. C'était deux beaux garçons, dont le plus jeune avait des façons un peu efféminées qui le rendaient délicat et attendrissant. Grâce à ses airs un peu fragiles et maladifs, il attira la condescendance de deux jeunes filles. Elles venaient nous voir tous les jours. Après avoir fait plus ample connaissance, elles nous donnèrent, amicalement, des cours de français. Ce fut une aubaine, pour moi qui rêvais d'apprendre cette langue. Nous avons mis à profit le peu d'heures de repos, pour notre apprentissage. Je les remercie encore aujourd'hui de la patience dont elles se sont armées pour nous forcer à progresser.

Le 30 octobre 1939, depuis trois ou quatre jours, la nature se déchaînait, nous obligeant à rester au village d'Auzat. Un petit nombre d'entre nous alla travailler à Tarascon sur Ariège. Je réussis à avoir un travail dans une scierie. Je travaillais pour le Conte de Cigno, un Italien richissime qui avait acheté des propriétés dans la région et les exploitait avec de la main-d'œuvre bon marché, dont un bon nombre d'Italiens. Ils occupaient les meilleurs postes notamment ceux de contremaîtres.

Le climat de la région me paraissait terrible. J'avais pourtant souffert de tous les maux durant la guerre en Espagne, du froid, du vent, de la chaleur, de la faim, de la soif. Mais je ne me souvenais pas de calamités pires que ce temps où le soleil pouvait, dans la seconde, céder la place à un vent glacial, à la neige ou à une pluie diluvienne. Je me demandais alors, comment se faisait-il que cette région soit habitée et que des Français puissent y survivre plusieurs hivers de suite. Mais je résistais, heureux d'être dehors du camp et de pouvoir aller me promener comme je voulais dans la campagne. Puis nous avions un salaire.

Le 4 novembre 1939, je ne sais si je m'endurcissais ou si j'apprenais à vivre. Toujours est-il que sans vergogne, je me glissais tous les jours dans un refuge que j'avais découvert, afin de me mettre à l'abri des intempéries. Nous étions deux à nous disputer le lieu. Nous avons fini par le partager en frère de misère. Ainsi, au lieu de travailler, je me reposais à couvert avec mon compagnon. À la fin de la journée, nous jetions quelques morceaux de bois sur le tas monté par les autres et repartions avec le groupe vers la baraque.

Je m'apercevais que je changeais et mon caractère enjoué et sociable disparaissait toujours un peu plus; je m'isolais des humains. Ceux que je côtoyais, me rendaient nerveux. Aussi je les fuyais, leur préférant la solitude de mes pensées. Il faut préciser que tous ceux qui m'entouraient étaient à 95% des paysans aragonais, pas méchants mais pas très dégourdis, un peu rustres et ignorants, enracinés dans leur croyance. Ils avaient beaucoup de préjugés et cela me heurtait. Je ne parvenais pas à discuter sérieusement avec eux. Alors pour ne pas me fâcher, je m'isolais. Peu m'importait après tout, j'avais la satisfaction et l'amertume, à la fois, de penser à mes amis pour lesquels je volais de la nourriture en cuisine. Je leur expédiais un colis chaque semaine, et il me semblait que je les entendais me remercier et faire une grande fête en mon honneur. Cette évocation me réchauffait et me permettait de tenir. Bientôt, ils furent transférés à Septfonds dans le Tarn et Garonne et je n'ai plus eu de nouvelles. Je m'inquiétais.

 Josep Roig


3 - Les usines collectivisées fabriquaient pour l'effort de guerre, des armes ou d'autres produits indispensables. Ville frontière dans laquelle séjournèrent les républicains en fuite, notamment les soldats dans des conditions d'accueil plus que précaires.

4 - Camp militaire fortifié dans les Pyrénées-Orientales, où séjournèrent les soldats dangereux, ceux notamment de la colonne Durruti ou 26e colonne.

5 - Troupes du Maroc espagnol engagées par Franco contre la République.

6 - Président de la seconde République espagnole, élu au suffrage universel.

7 - Premier ministre du dernier gouvernement de la République, passé en France, il repartit pour Madrid pour rester avec les dernières poches de résistances.

8 - «Allez, allez!», tous les Espagnols exilés se souviennent de cette interjection continuelle que lançaient les gendarmes pour les faire avancer. Ils l'ont toujours écrit: «Ale, ale!».


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