Cuaderno dedicado a las memorias de mi vida
La zone libre
Je marchais en zone libre. Je m'éloignais, maintenant, de cette frontière dangereuse. Encore sept kilomètres à parcourir pour prendre le train et il fallait à présent se méfier des gendarmes. Je parvins à Limoges sans encombre. Après une longue attente à la gare, je décidais de ne pas tenter le diable et de m'installer en ville. Une grande cité me permettrait de mieux me soustraire aux contrôles. Je pris le temps de découvrir un peu la ville, que je trouvais très agréable. Bien plus que lors de mon séjour en tant que prisonnier d'Otto, en transfert. Il faisait beau, le mois de juillet 1942 se moquait de mes hésitations, il fleurissait, insolent, avec son soleil de plomb.
Ma décision était prise, puisque j'étais en zone libre, je me glisserais dans la peau d'un ouvrier paisible. Ce que je fis, je trouvais des amis espagnols et ils m'aidèrent à m'installer. J'allais avec eux travailler à la journée, soit aux halles, soit dans les usines comme manutentionnaire ou homme à tout faire. Je trouvais à me loger chez un couple d'amis, je n'en demandais pas plus, goûtant enfin un peu de répit et de tranquillité. Limoges était une petite ville de province dont l'esprit ouvrier me convenait assez.
Je pus y reconstruire mon réseau de compagnons et reprendre contact avec les miens, ainsi je récupérais Francisco, mon frère et un ami à lui, je n'étais plus seul. Je pouvais suivre les événements, de très près. Les armées allemandes semblaient déferler sur le monde, sans que rien ne puisse les arrêter; quand tout à coup, la Grèce, la Crète, l’Albanie et les Russes leur donnèrent quelques soucis et les Alliés surgirent pour leur infliger des revers. Les agresseurs commençaient à paniquer, me semblait-il.
En ville, j'avais rencontré des jeunes paysans auxquels je m'adressais, leur demandant du travail. Ils me dirent que dans leur région, je pourrais trouver de quoi me nourrir. Quelques-uns d'entre eux appartenaient au groupe de Levroux11. Ils m'indiquèrent la direction de Châteauroux pour trouver facilement un emploi. Ils m'invitèrent à passer chez eux, à Levroux, au cas où mes pas me guideraient dans ce coin.
En décembre 1942, je rejoignis Châteauroux, en train, et je me mis en quête d'un travail. Je trouvais à m'occuper directement, chez les Allemands, unique manière de me cacher, au cas où ils me chercheraient. Par la médiation d'un ami, j'entrai en rapport avec un homme qui devait m'arranger des papiers pour me placer comme repasseur à la Martinière, ferme réquisitionnée comme résidence d'officiers allemands. Au premier coup d'œil, je me rendis compte que l'homme des papiers était un cantamañana12. Il me dit, pour asseoir son autorité: «Ici c'est moi, le chef!» Suivant ses instructions, j'attendais à la Martinière. Le jour J, tremblant comme un délinquant, je l’ai accompagné jusqu'au bureau de
Le travail se déroulait ici comme dans toutes les autres «boîtes». Le chef était un officier de
Un jour, j'eus une désagréable nouvelle, la police était venue à la ferme pour me chercher. Selon la patronne, ils venaient pour demander quelques informations. Elle leur aurait répondu que s'ils avaient quelques griefs contre moi, ils les laissent courir, car mon travail, à la ferme, était irréprochable. À cette période, elle avait besoin de tous les bras.
Je fus, tout de même, contraint de me présenter au commissariat. Contrairement à mes craintes, ils ne se souciaient pas de ma fuite à Bordeaux. Ils voulaient savoir ce que j'avais fait après ma détention, quelles étaient mes intentions pour l'avenir. L'unique difficulté que je rencontrai fut d'expliquer mon emploi du temps durant les deux premiers mois où je me trouvais à Limoges; par chance celui qui m'interrogeait n'était pas très malin et passa vite sur le sujet.
Après avoir donné toutes les informations demandées, j'ai, à mon tour, posé des questions pour avoir les explications de cette convocation. Je compris très vite qu'il recherchait un Antonio Millera, coupable d'un vol de bijouterie et de violence, dans les environs de Bourges; c'était bien ma chance, porter le même nom d'emprunt que ce voyou. Je pus me disculper rapidement, étant complètement dans un autre secteur, au moment des faits, j'avais en plus des témoins. À la fin, j'ai convaincu le commissaire qu'il faisait fausse route et que je n'étais pas le Millera qu'il recherchait, bien sur que non! Mais je ne pouvais pas lui en dire plus.
Avec soulagement, je me retrouvais encore une fois dans la rue. Et le commissaire m'avait assuré que c'était la dernière fois qu'il m'ennuyait sur cette question. Tant mieux! Des investigations plus approfondies auraient pu me compromettre, quant à ma véritable identité.
Je repris mon travail à la ferme. Le froid mordant du mois de janvier 1943 persistait. De nature frileuse, je pensais que les mauvais moments de l'année arrivaient et m'inquiétaient. Je me mis en quête d'un travail à l’abri. Je trouvais une place dans une usine et me décidais à abandonner la ferme de San Sebatian [?], contrôlée par les armées allemandes.
Mais ma place d'ouvrier dans l'industrie ne dura pas longtemps, je revins à l’agriculture.
«Brise-vent», c'était le nom de la nouvelle ferme où je travaillais. S'y trouvaient, déjà, cinq gaillards, tous jeunes. Question travail, je m'échinais au labeur, mais je ne leur arrivais pas à la cheville.
Au bout de trois semaines, je m'habituais et tout allait très bien. Je n'étais pas trop mal payé dans cette maison, il y avait quelque chose d'original et d'indéfinissable qui m'attirait. La maisonnée se composait ainsi du patron, sa femme, sa fille, ses cinq fils et une bonne. Les garçons étaient destinés au travail exactement de la même manière que s'ils avaient été des ouvriers, le plus grand servait de contremaître et distribuait le travail le matin, et les autres tenaient, à tour de rôle, le poste de premier charretier, second et ainsi de suite. Ils dormaient dans l'étable ou dans une petite chambre, contiguë à l’étable. Cette ambiance, pour moi, était nouvelle et me changeait des exploitations où, nous les étrangers, nous étions les seuls à trimer aux ordres des seigneurs du lieu.
Deux mois passèrent sans que rien d'extraordinaire ne se produise, la routine. Comme le travail commençait à diminuer, je n'eus d'autre solution que de chercher un autre refuge. Ces braves gens n'avaient pas les moyens de me garder.
Un compatriote mutilé vivait dans un coin reculé du monde, en pleine forêt, dans les environs de Châteauroux. Il m'offrit l'hospitalité me proposant aussi de travailler avec lui, dans les bois. Comme je n'avais pas d'autre alternative, j'acceptais. Tout à coup, je fus propulsé du monde civilisé à l'âge des cavernes, une maison, plutôt une hutte, où dès le seuil, on devinait qu'il s'agissait bien d'un refuge sombre, occupé par un homme des bois. Il n'y avait pas d'électricité, les lits étaient des châlits de bois, sans matelas ni oreiller. La nuit, les rats passaient sur nos corps allongés et si nous n'y prenions pas garde, ils nous «pissaient» dessus. Il y avait en tout et pour tout une poêle, une vieille casserole, deux assiettes et s'en était fini de l'inventaire. Je ne m'expliquais pas comment un homme seul, avec un seul bras, avait trouvé le courage de vivre cinq ans dans ces conditions. Il travaillait du lever du soleil au coucher, toujours dans les bois. Après son pénible travail de bûcheron, il rentrait dans sa tanière. Il devait encore cuisiner et n'avait personne avec qui échanger quelques paroles. Je crois qu'en peu de temps d'une semblable existence, je serais devenu fou, neurasthénique ou plus insociable que ces hommes qui passaient leur vie avec leur troupeau dans la montagne. Néanmoins, étant donné les circonstances, je n'avais d'autre choix que de vivre avec lui, en espérant que les événements me permettraient de revenir rapidement dans la vie normale.
Tout se passait bien, sans histoire mais comme la vie d'ermite n'était absolument pas faite pour moi, au bout de quelques semaines, je me décidais à rejoindre à nouveau la civilisation, en me rendant à Levroux. Je prenais des risques en m'aventurant en ville, car là, je me fourrais tout seul dans les pattes de la police. Après un sévère contrôle, les gendarmes furent chargés de me surveiller. J'étais assigné à Levroux, mais par chance je n'avais pas à me déplacer, tous les dimanches, pour signer la feuille de résidence obligatoire, comme un condamné. Le village, par sa petite étendue, offrait une surveillance assez complète pour que je sois exempté de cette corvée humiliante, à laquelle ont dû se plier beaucoup de mes compagnons.
Un jour arriva, pour un de mes compagnons, Alfonso, l'ordre de se rendre au STO13. Comme il n'en était pas question, il prépara ses valises. Accompagné de Felipe, un autre de mes amis les plus proches, qui m'avait rejoint et partageait mon existence, ils partirent à l'aventure pour fuir leurs obligations. Après un temps relativement long d'errance, ils décidèrent d'aller du côté de Perpignan. C'est ainsi que je me retrouvais seul face à mon destin.
Quelques semaines plus tard, j'eus le bonheur de retrouver mon frère Francisco. Il revenait d'Allemagne où après son séjour à Limoges, il avait voulu se rendre pour voir ce qui s'y passait. Il avait vite tourné les talons et était revenu en France. Sachant où me trouver et ayant entendu dire que la vie à Levroux n'était pas trop désagréable, il s'est joint à notre groupe de réfugiés.
Un cas spécial et digne d'être étudié que celui de Francisco! Maintenant, nous étions deux, le garçon n'y connaissait rien dans les travaux des bois. Or pour travailler et gagner sa vie dans le bois de chauffage, il fallait en ramasser des mètres cubes. Quand je me rendis compte qu'il ne suivait pas la cadence, il ne me restait pas d'autre remède que de lui faire comprendre que sa place n'était pas dans ce bois, mais qu'il devrait chercher plutôt dans une ferme où il serait, évidemment moins libre mais où il gagnerait au moins son pain. Il finit par en convenir et se plaça dans une petite ferme dont il devint presque l'intendant, car il s'y connaissait en chiffres. Je continuais seul dans les bois, travaillant dur. Je profitais de toutes les offres de travail supplémentaire pour arrondir mon salaire.
Ainsi s'écoulait au fil des jours, des semaines et des mois, une vie tranquille sans événements majeurs. Petit à petit, les rapports avec les gens du village se détendaient, une certaine sympathie naissait. Cela n'était pas pour me déplaire bien au contraire. La population nous avait adoptés comme des enfants du village. L'institutrice, Mlle. Jeanne, venait nous rendre visite fréquemment et discutait des heures avec nous, à refaire un monde que nous trouvions corrompu. Elle défendait des idées libertaires, nous étions faits pour nous entendre, du moins je l'espérais, sur un plan plus intime que celui des idéaux et du combat. Mais il n'en fut rien.
Levroux possédait deux clubs de football, les blancs et les rouges. Les matches étaient toujours très hauts en couleurs et invectives, une affaire très politique somme toute. Ma prestation au club La Patriote, équipe des rouges, était très appréciée. La conduite observée durant les mois que je passais dans ce petit bourg, en compagnie de mes amis, et de mon frère, tous très appréciés aussi, fait que je me considère, depuis ce temps, comme un enfant du pays.
Mais nous étions en avril 1943, les forces alliées multipliaient intensément les bombardements sur tous les centres industriels et de transport. Souvent, ils manquaient les objectifs militaires mitraillant les populations civiles.
Tout ce remue-ménage, selon les informations récoltées, annonçait le prélude d'un débarquement en fanfare.
Josep Roig
11 - Nom du maquis de l'Indre dans lequel
12 - Un m'as-tu-vu.
13 - Service du Travail Obligatoire, institué en février 1943, par les autorités allemandes et Vichystes. Les jeunes gens allaient travailler en Allemagne, en échange de prisonniers de guerre, pour l'effort de guerre. Beaucoup de réfractaires prirent le maquis.
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