mercredi 18 octobre 2023

La Résistance

 

Cuaderno dedicado a las memorias de mi vida

 

La Résistance

En France, depuis 1942, s'était formé un mouvement de Résistance contre l'occupant allemand, engendrant un mouvement national. Il y en avait dans plusieurs régions, dans la Creusela Dordognela Savoie, la Corrèze, dans le Sud, et même en Bretagne... Dans notre contrée, quelques hommes armes étaient partis vivre au plus profond des bois. Ce groupe se composait d'une bonne partie des antifascistes espagnols, roumains, hongrois, juifs et polonais déjà éprouvés par les prémices du conflit, auxquels s'ajoutèrent rapidement, tous les jeunes réfractaires au STO. Pour eux, il n'était pas question d'aller travailler en Allemagne; ils préféraient prendre les armes et gagner les forêts, épousant la vie de guérilleros. Ils harcelaient, sans répit, l'armée allemande qui occupait la France, et de leur coup d'éclat ramenaient le plus d'armes possible. Ce mouvement prit rapidement le nom de maquis, en référence à la végétation qui les camouflait.

Peu à peu, le maquis grossit et se fortifia. Et avec l'aide matérielle reçue d'Angleterre, les maquisards réussirent à former une véritable armée, efficace et redoutée par les Allemands. Je fus contacté par Paul Robin14, le commerçant qui nous ravitaillait et qui jusqu'ici nous avait toujours manifesté beaucoup de bienveillance. Il souhaitait m'incorporer à la Résistance. Il faut dire que toute l'équipe de La Patriote était passée dans la clandestinité.

Au mois de mai 1943, et malgré les trois mois passés à aider la Résistance, je ne m'étais pas encore décide à monter vivre définitivement avec eux. Mon expérience de la vie des bois m'avait quelque peu refroidi. Je participais à quelques petites actions, plusieurs fois, notamment pour préparer le terrain aux avions anglais, venus parachuter vivres, armes et munitions, pas très loin de Levroux. Les munitions et les livraisons appartenaient au plus rapide des groupes de maquisards, il fallait faire vite.

Mon esprit antimilitariste, ma situation d'étranger exigeaient une réflexion, pleine de contradictions. Je devais observer des règles de prudence autrement plus strictes que celles des enfants du pays. Pourtant, je me décidai enfin à partir, moi aussi, avec quelques Espagnols. Avec mon frère, Francisco, Beller et deux autres encore, nous avons résolu d'aller grossir les rangs des «maquisards». Nous étions de différentes formations politiques, les deux copains qui nous accompagnaient étaient des communistes, tandis que Beller était du POUM, mon frère et moi de la FAI. Mais devant les nazis, nous oublions nos divergences et querelles pour la cause commune, anéantir le fascisme. Cette décision fut prise au bout de plusieurs jours de difficile réflexion. Je pensais que notre retour sur notre sol natal était conditionné par la victoire des Alliés. Si le fascisme triomphait en Europe, Franco resterait en Espagne et notre pays nourrirait l'idéologie fasciste. Si de notre engagement pouvait naître la restauration de la République espagnole, cette satisfaction récompenserait tous les dangers et les vicissitudes que j'avais vécus. Si cette libération ne venait pas, alors il me resterait la conscience du devoir accompli.

Francisco et Josep Roig a Levroux

À trois heures de l'après-midi et après avoir laissé toutes nos affaires en ordre, nous sommes partis, les trois complices, Francisco, Beller et moi, suivi des deux compagnons volontaires également, dont les noms m'échappent. Pour éviter toutes rencontres fatales avec les troupes allemandes qui circulaient de toutes parts sur les routes, nous avons emprunté les chemins et coupé à travers champs. Après des heures de marche, nous sommes arrivés à une maison de campagne où se trouvaient dix jeunes maquisards qui montaient la garde avec l'appui de six mitraillettes. Nous les avons mis au courant de nos intentions et ils nous ont laissés passer. Ils nous avaient reconnus comme habitants de Levroux et notre passé ne leur était pas inconnu. Ils nous accueillirent avec chaleur. Un d'eux vint avec nous pour nous indiquer l'emplacement exact du campement.

À ce même moment, au camp, se produisit un revirement. Un ordre récemment capté donnait une consigne de dispersion des forces de résistances, contre une éventuelle attaque de la région par les Allemands et les milices de Pétain. Et comme l’état-major ne disposait pas d'armes pour tous ceux qui se trouvaient au campement, les responsables ne voulaient pas prendre le risque d'un massacre. Ceux qui étaient armés, devaient se camoufler dans les parages, pour passer à l'action en cas d'attaque; les autres avaient pour consigne de retourner au village. Nous avons continué notre progression malgré l'information.

À mi-chemin du camp nous avons rencontré un Levrousin qui, bien que dans le maquis, n'était pas dans le groupe que nous nous disposions à rejoindre. Il était au courant de la situation et nous offrit un poste dans son campement, en même temps il nous assura qu'il pouvait nous équiper d'armes et de munitions; à nous de décider.

J'avais pris la décision de me battre contre le fascisme, j'étais venu pour cela, je poursuivais mon but. De plus, je n'avais pas d'attache particulière d'un côté ou de l'autre, je n'avais pas d'engagement politique arrêté en France. Je décidais alors de suivre le jeune homme que je connaissais, Francisco et Juan Beller se joignirent à nous. Les deux autres compagnons suivirent les instructions données par les premiers maquisards rencontrés, et continuèrent leur chemin vers le village.

Je continuais à m'enfoncer dans les bois suivant de très près mon éclaireur. Première déception, je croyais qu'il y avait dans ce camp, au moins une quinzaine d'hommes. Mais quand je débouchais sur le lieu, choisi comme base, je constatais avec surprise que seul s'y trouvait un autre jeune homme, d'une amabilité sans égal. Il me donna une accolade véritablement fraternelle. Il prétendit me connaître et expliqua qu'avant de partir au maquis, il avait déjà pensé venir me chercher pour former le groupe des le début de sa création, mais il n'avait pas osé. Il s'agissait de Lucien15.

Les premières présentations passées, je me rendis compte qu'il y avait d'autres compagnons éparpillés dans le bois. Mais notre noyau de relation, par mesure de prudence, se réduisait, pour l’instant, au cercle de cinq que nous formions, nous les arrivants, notre guide et le responsable du groupe, Lucien. Il semblait le chef, il me prit en charge pour la visite du camp, ses astuces et m'enseigner le maniement de la mitraillette: «Nous sommes en guerre, il faut donc s'armer!» Dit-il en rigolant. C'était une arme de manufacture anglaise, d'une grande simplicité d'utilisation, mais un peu trop simple pour être réellement efficace.

Notre armement laissait à désirer. Nous avions de grosses mitraillettes, pénibles pour le maniement et le transport, surtout dans les bois. Nous avons essuyé beaucoup trop d'accidents, dus à ces engins. Un jeune Hongrois posa son arme sur la crosse et elle se mit à tirer toute seule, lui constellant le visage d'impacts de balles. Il en réchappa mais eut la figure marquée à vie. Une autre fois, deux jeunes combattants soviétiques qui prenaient grand soin de leur équipement, nettoyaient leur mitraillette, quand elle se déclencha automatiquement. Elle arrosa un vieux chêne qui se trouvait, heureusement, sur la trajectoire des projectiles; derrière lui, était installé tout un groupe de copains au repos, nettoyant leur matériel. Cela aurait pu provoquer un vrai carnage. Il n'y eut pas de blessé, mais quelle frousse.

Notre refuge se trouvait, précisément, à environ une dizaine de minutes du lieu où j'avais travaillé, dans les tanières creusées par les renards, impossible à découvrir. Mais pour plus de précaution, nous ne restions que deux où trois jours au même endroit et nous filions ailleurs, investir d'autres renardières. Surtout qu'une attaque imminente du bois par les Allemands était attendue d'un jour à l'autre.

Le 6 juin 1944, les forces alliées ont débarqué en France. L'espoir vibrait, à nouveau, dans nos poitrines qu'un jour proche, les démocraties d'Europe, asservies par le fascisme allemand et italien, retrouveraient la liberté. Cet élan nous animait, porté par ce nouvel événement. Tous les cœurs renaissaient grâce à cette action spectaculaire. Les gens ne se terraient plus.

15 juin 1944, ce jour-là, Michel16, qui était agent de liaison, arriva avec le chef des FTPF17. Nous avions deux alternatives, soit nous étions des Francs Tireurs et Partisans Français, soit nous appartenions à l’armée secrète, aux FFI. Nous avons opté pour rester avec Lucien et Michel. Désormais, j'étais membre de la 2223 FTPF Nord Indre, compagnie aux multiples langages; puisque nous étions des Français, des Soviétiques, des Hongrois, des Polonais, tous anciens des brigades internationales et nous les Espagnols de la Retiradaaux engagements politiques orageux et contradictoires, un mélange explosif.

Nous étions six très bons copains et Michel m'enchantait, un jeune homme de 23 ans, d'un dynamisme et d'une intelligence très vive.

Le 16 juin 1944, nous avons été rejoints par un autre jeune de 18 ans à peine, visage sympathique, mû par une envié irrépressible d'entrer dans l'action. Nous étions sept.

Le 18 juin 1944 notre groupe s'est encore étoffé d'un compagnon Hongrois, Paul Stern, un bon camarade mais un peu spécial, complètement immergé dans la politique. Mais, peu nous importait ce qu'il pouvait raconter. Son arrivée coïncidait, pour nous, avec notre entrée dans l'action, pour cette raison nous nous souviendrons de lui.

Les ordres nous parvenaient d'attaquer l’ennemi là où il se trouvait. À quinze kilomètres de notre campement, il y avait une voix ferrée qui allait de Pellevoisin à Buzançais. Les Allemands l'empruntaient souvent pour leurs transports de matériel et de troupes. Il y avait également une ligne téléphonique dont ils se servaient.

Á dix heures du soir, le plan s'est mis en marche, chacun avait une mission à accomplir, un de nous est resté dans le champ, à surveiller, tandis que cinq autres s'avançaient jusqu’à l'endroit stratégique, repéré à l'avance, pour le sabotage. Pendant que Lucien, notre chef et Michel plaçaient le plastic, Pierrot18 et moi nous nous préoccupions de couper la ligne téléphonique. Nous réussîmes sans trop d'efforts. Cette ligne coupée, le poste détruit, écrasé à terre, nous nous sommes empressés d'aller donner un coup de main pour placer les cartouches. En un clin d'œil, tout fut prêt et paré, nous attendions l'ordre de tirer. Alignés parallèlement à la route, nous attendions, aucun ne manquait; alors ce fut le feu d'artifice. Un soupir de satisfaction s'échappa de nos poitrines, faute de pouvoir hurler de joie, mission accomplie. Nous sommes retournés au camp, il était trois heures du matin, exténués de fatigue, mais heureux, nous avons pris du repos. Il n'en fallait guère plus pour devenir des terroristes. Nous avons reçu les félicitations de notre chef de secteur.

Immédiatement à la suite, l'état-major nous confia une autre mission à quelque quatre kilomètres d'Issoudun, sur la route qui menait de Châteauroux à Vierzon, passait un câble souterrain reliant Limoges à Vierzon. Notre chef de secteur nous donna l'ordre de le couper.

Comme transport, nous avons utilisé la bicyclette. Nous roulions avec un pic, une pelle et une barre de fer, pour tout armement. Nous voilà partis deux par deux. Pour cette mission, il y avait quatre désignes: Lucien, Michel, Adrien et moi. Nous sommes parvenus de jour, dans les parages où nous devions opérer. Nous nous sommes arrêtés dans un petit bosquet, situé à un kilomètre de l'endroit stratégique. Tandis que nous camouflions les bicyclettes, Michel est allé en reconnaissance des lieux.

Á minuit, nous sommes partis avec nos outils pour rejoindre l'endroit désigné. Deux ont gardé les alentours tandis que les deux autres se sont mis au travail. La terre n'était pas très dure, nous sommes parvenus rapidement au bout de notre effort. Silence, tout à coup une sirène retentit, une alarme; Adrien, notre sentinelle, accourut les nerfs en pelote, l'air atterré, il nous dit que des gens avançaient vers nous depuis le milieu du champ. Il tremblait, il était jeune et inexpérimenté. Je lui ai proposé de prendre ma place et de le remplacer.

Quand je parvins quelque deux cents mètres plus loin, au lieu indiqué pour monter la garde, je découvrais avec satisfaction les armées d'Adrien. Ce n'était, en réalité que des arbustes qui se balançaient le long de la route, au rythme du vent. À force de les fixer, le garçon les voyait se déplacer comme une horde d'ennemis. Cette réaction était très fréquente aux postes de garde, rien que de très normal. Deux heures de travail plus tard, cette fois-ci encore, la mission fut menée à bien sans incident.

Nous étions, désormais, une bonne soixantaine de gaillards. Il y avait un mélange assez amusant mais la conviction politique majoritaire était les communistes. Un des gros soucis était constitué par le ravitaillement, tous les jours. Il y avait des fermiers qui nous aidaient beaucoup, d'autres que nous étions obligés de menacer et de nous servir d'autorité.

Notre tâche consistait à porter des coups aux forces d'occupation, comme saboter des installations stratégiques, comme des ponts. Nous réquisitionnions des voitures pour nos déplacements mais l'événement le plus remarquable fut la capture de six soldats allemands et d'une femme française qui étaient tranquillement attablés, à déjeuner dans une ferme. Ils surveillaient trois Espagnols prisonniers. Ces derniers furent libérés et se joignirent à nous.

Ce dimanche-là, Michel avec quelques autres compagnons étaient allés à la pêche, de nuit. Vers cinq heures du matin, alors qu'ils rentraient, ils aperçurent un camion avec une remorque, stationnés devant une maison de campagne isolée. Nos amis n'étaient ni en nombre ni suffisamment armés pour s'approcher. Ils vinrent rapidement au camp chercher des renforts et décider de la meilleure attitude à adopter. Nous ne savions pas s'il s'agissait de troupes allemandes ou de maquisards. Depuis quelque temps j'étais devenu chef de groupe. Avec mon groupe donc, nous nous sommes avancés avec précautions. En arrivant près de la route, nous pouvions distinguer encore le fameux camion et chose curieuse, il n'y avait personne dehors, aux alentours. Nous progressions au milieu d'un champ de topinambours. Nous nous sommes approchés à environ 50 mètres. Un autre groupe de maquisards progressait par le côté opposé au nôtre, convergeant comme nous vers la maison. Nous étions quasiment à la même distance de l'objectif. Un moment d'émotion se produisit lorsqu'un homme en chemise de sport sortit de la bâtisse et s'approcha du camion, cherchant je ne sais quoi. Nous retenions notre souffle, surpris par cette irruption soudaine. Fausse alerte, l’homme rentra dans la maison. Heureusement que nous étions rodés et savions retenir nos tirs. Je fis signe à ceux de mon groupe de me suivre et à découvert, nous nous sommes avancés jusqu'au véhicule suspect, un camion ou plutôt un tracteur tirant une grande remorque, remplie de matériel de construction, bien camouflé avec des branchages. Plus étrange encore, dans le tracteur on voyait cinq fusils pendus. Laissant quelques hommes autour de l'engin, Michel, Pierrot et moi, nous nous sommes avancés, prudemment, jusqu’à la maison. Le doute nous assaillait sur l'identité de ce groupe imprudent. Parvenus à la porte, nous eûmes juste le temps de nous esquiver, deux hommes en civil sortirent accompagnés d'un Allemand. Je parvins à mettre le nez à la fenêtre. Et là, stupéfaction, à l'intérieur de la maison je vis quatre ou cinq Allemands qui achevaient leur petit-déjeuner. Et à l'autre bout de la pièce, trois hommes, torses nus, se débarbouillaient dans un grand évier de pierre.

Sans hésiter un instant, je pointais ma mitraillette à la fenêtre et criais: Haut les mains! Les hôtes terrorisés ne savaient quelle attitude adopter. Un d'eux esquissa un mouvement pour sortir son pistolet. Mais à voir Michel entrer par la porte, son arme à la main, pointée sur lui, il renonça à son geste, et comme les autres, leva les mains en l’air. Je sautais à l'intérieur et les poussais hors de la maison où le reste de nos compagnons, accourus à nos cris, les réceptionnèrent. Je désarmais un de nos prisonniers et je trouvais sur lui, un pistolet fabriqué en Espagne, à Eibar, ville célèbre pour ses armureries, un vrai bijou. Je l'offris à Pierrot. Nous les avons tous désarmés, malgré les terribles plaintes qu'ils poussaient, protestant qu'ils n'étaient pas des soldats mais des convoyeurs déjà âgés, au service de l'armée d'occupation; ils nous suppliaient de ne pas les fusiller.

Nous les avons tous amenés au camp. À ce moment, je m'aperçus que les trois civils étaient des Espagnols, probablement destinés au mur de l'Atlantique. Je les ai appelés et leur ai demandé de me mettre au courant de leur situation. L'un d'entre eux était le chauffeur du tracteur. Je lui donnais l'ordre de le mettre en marche et de l'emmener au campement. Après quelques minutes d'inquiétude car l'engin refusait de se mettre en route et nous n'étions pas en sécurité au milieu de la route, il démarra enfin. Le retour se déroula sans imprévu. Une fois au camp, je me mis à interroger mes compatriotes, afin de comprendre pourquoi ils se trouvaient parmi les Allemands. Après un long interrogatoire, j'avais acquis la conviction qu'ils étaient de véritables antifascistes, embarques de forces par le service du travail allemand ou abusés par de belles promesses. Parmi eux, se trouvaient, Francesco Acevedo, ancien officier de la colonne communiste Lister sur le front de l'Ebre, et Miguel Reyes. Je demandais la permission de les incorporer à notre groupe de maquisards. Je n'eus pas à le regretter. Ils prirent une part active à toutes nos expéditions jusqu’à la Libération, sans jamais défaillir. Quant aux six Allemands, il fut question de les fusiller. Mais nous n'étions pas tous très convaincus du bien fondé de la chose, ils n'étaient pas SS, mais soldats de la Wehrmacht. Ils étaient si peu fanatiques qu'ils en avaient oublié toute prudence, lors de leur halte déjeuner. J'appuyais la thèse de ne rien leur faire de fâcheux. Michel proposa d'aller demander conseil au patron, c'était ainsi que nous appelions le chef de tout notre secteur. Il revint avec cette réponse:«Faites selon votre conscience, ce que vous croyez convenir pour eux.»

À la fin, compte tenu de leur docilité et de leur âge, nous avons décidé de les garder prisonniers, au camp, en espérant les remettre au plus vite au commandement supérieur. C'était pour nous une charge supplémentaire à nourrir et à garder. Mais nous n'aurions pu les fusiller sans nous déconsidérer, on ne tue pas des hommes sans défense.

Petit à petit, il régna une atmosphère à la compagnie qui me plut de moins en moins. Les communistes tenaient, en leurs mains, les rênes de l'organisation FTP. Ils commencèrent, selon leurs habitudes, à vouloir monopoliser et uniformiser les mentalités et opinions existantes au sein du groupe. Ils entreprenaient des discours de propagande pour placer leur carte du Parti. Ils pratiquaient une activité politique qui leur accaparait beaucoup de leur temps. Il y avait dans leur rang, notamment trois Hongrois; je n'ai jamais vu d'êtres aussi fanatiques et sectaires que ces trois-là.

Ma position était de ne rien vouloir savoir sur ce qui s'apparentait, de près ou de loin, à de la propagande politique. Je m'occupais seulement des questions ayant un rapport direct avec le combat d'alors la résistance antinazie. Je vivais en marge de tout ce petit monde. Ce qui se tramait dans mon dos ne m'intéressait guère. Je décidais d'ignorer toutes ces luttes d'influence et de pouvoir.

À quelque temps de là, je me rendis compte qu'un divorce manifeste s'était installé entre eux et moi. Dans mon groupe, il y avait mes vieux amis de Levroux, résistants jusqu'aux ultimes combats. Ainsi nous constituions la note dissonante de cette symphonie politique. Mais cela ne signifiait nullement que dans les actions purement de guerre nous étions en retrait. Au contraire, nous formions, tous ensemble, une véritable armée clandestine. Nous étions un obstacle majeur pour les troupes allemandes battant en retraite. Nous étions toujours les premiers volontaires pour toutes les missions à accomplir.

Un jour, je fus invité à participer à une réunion. Il y avait les trois fameux Hongrois, Michel, Lucien, Jacques et moi. Ils me répétèrent que nous étions des FTPF, et me dirent aussi qu'il était temps que l'organisation sache sur quelles forces et quels individus elle pouvait compter. En bref, ils me proposèrent de prendre ma carte du parti. Ils avaient constaté que mon groupe comptait moins de membres de leur organisation que les autres. Je n'aimais pas ces Hongrois, arrogants et suffisants mais j'adorais mes amis, et par égard pour eux, je battis en retraite, taisant mes convictions pour ne pas les blesser. Je ne voulais pas me séparer d'eux, alors j'ai donné une réponse que je savais insatisfaisante pour eux, mais qu'ils auraient du mal à contester, me semblait-il, sans passer pour des dictateurs. Je leur dis: «En prenant le maquis, je suis exclusivement mû par le désir de voir la France libérée de l'occupant allemand. Mais s'il s'agit de mes concepts et mes idées sur les causes, je ne me considère pas comme suffisamment mûr pour entreprendre une activité politique ou sociale quelconque, autre que celle dans laquelle je me trouve engagé. Mais ne croyez pas que je lèverais une bannière contre vous. Mes concepts idéologiques ne se conforment pas tout à fait aux vôtres, mais en échange de mes services pour libérer la France, j'espère au moins avoir le droit à ma liberté de penser. Si vous croyez que je peux continuer d'agir comme je l'ai fait jusqu'à maintenant, mes services seront toujours à votre disposition; vous pouvez compter sur ma parole d'homme, mais je reste neutre sur la question politique.»

Quelle ne fut pas ma stupéfaction d'entendre dans la bouche d'un des Hongrois: «Il n'y à qu'une alternative ou tu es avec nous ou contre nous.» Face à cette attaque contre ma conscience et devant la mauvaise foi que contenaient ces paroles, je ne pus que leur offrir mes armes et me disposer à retourner chez moi. Si ce n'avait été l'intervention de Lucien et de Michel, je serai parti séance tenante. Ils décrétèrent que ma non-appartenance à leur parti, n'empêchait nullement que j'occupe ma place, à la tête de mon groupe, comme je l'avais tenue jusque-là. À partir de ce jour, je gardais mes distances et la défiance contre moi s'accentua, excepté de la part de mes amis.

Lors de mon entrée au maquis, la relation d'amitié qui existait déjà avec quelques personnes s'était développée. La conduite observée par le trio d'Espagnols qui habitait à Levroux, parvint à satisfaire la curiosité d'une bonne partie de ces paysans soldats. De savoir que j'avais servi d'agent de liaison à ceux qui avaient lancé la lutte pour la libération de la France, acheva de satisfaire la curiosité et de gagner la confiance des plus réticents. Pour une bonne partie, ceux qui n'étaient pas au courant du rôle et du fonctionnement du maquis, finirent par dire, naturellement: «Un tel? Il est du maquis à Tonio». Nous avions une bonne réputation auprès des paysans. Nous mettions un point d'honneur à nous conduire correctement avec les civils, voire à les défendre en cas de danger ou de réquisition de la part des occupants.

Mon amie Jeannette, l'institutrice, était une de mes précieuses sources d'informations. Une irrésistible attraction me poussait inexorablement vers cette jeune fille de vingt printemps, qui, depuis le début, m'avait inspiré un sentiment profond. Mon cœur battait avec violence à mesure que je m'approchais de Levroux, à chaque fois que ma mission me menait par-là ou que je venais pour une petite permission. Mes sentiments alors, me rappelaient étrangement ceux que j'éprouvais quand je prenais le train de Las Fonts, pour me rendre au village de Rubi, retrouver la femme de mes amours espagnoles.

Jeannette, comme si elle sentait que j'approchais, se trouvait toujours sur mon chemin, venant à ma rencontre. Elle m'informait de tout ce qui pouvait être utile de savoir et dans le même temps se mettait à notre disposition pour tout ce dont nous pourrions avoir besoin. L'aveuglement que sa grâce et sa sympathie m'occasionnaient, m'empêchait de réaliser que son abnégation et intérêt étaient seulement provoqués par une sincère camaraderie et un amour fraternel pour tous ceux qui exposaient leur vie pour la libération. Je me méprenais sur ses sentiments à mon égard. Ce fut très douloureux, pour moi, quand j'ouvris les yeux et que la réalité m'apparut, dans toute sa cruauté. Je redescendais sur terre, plein d'amertume.

Le 28 août 1944, aujourd'hui reste un jour mémorable et funeste pour toute la compagnie et pour bien d'autres encore, habitants de la région. Au «château» de Montchery que nous occupions depuis quelques jours, régnait une tranquillité absolue. Nous venions de savourer un copieux déjeuner dont notre ami Francisco, un des Espagnols prisonnier des Allemands, avait le secret. Il régalait avec sa cuisine. Son don était de savoir confectionner des festins avec pas grand-chose. Après ses excellents repas, les uns tombaient sur leur matelas pour une bonne sieste, les autres s'affalaient à l'ombre d'un des arbres qui entouraient la maison bourgeoise que nous occupions et qui avait pris le titre pompeux de château. Nous étions situés à l'orée du bois, pas très loin de la route départementale D15, qui menait à Pellevoisin, au lieu-dit Frédille. Nous avions investi cet endroit par commodité pour les études de l'état-major. Il était plus facile de consulter des plans et d'établir des stratégies sur des tables à l'abri de la pluie que dans les bois. Ce jour-là, personne ne s'aperçut que nous courrions un très grand danger et que la mort nous tenait dans ses griffes. Il était aux alentours de 15 heures19 et le bruit des avions anglais qui volaient au-dessus de nos montagnes, nous masquait la perception du danger qui s'approchait. Mais le manège de leur ballet, finit par nous tirer de notre léthargie et nous intriguer de toute évidence, ces avions se conduisaient comme s'ils cherchaient une colonne allemande en retraite; spectacle que nous avions observé déjà cent fois, au loin. Or, cette fameuse colonne20 avançait sur la route de Pellevoisin. Inévitablement, elle devait passer par notre campement. Une bombe lâchée par un avion, dissipa les doutes et nous fit apprécier l'imminence du danger, par le peu de distance où elle était tombée. Un ordre général nous fit tous mettre en mouvement, en moins d'une minute. Mon ami Michel, lieutenant en chef de la compagnie n'était pas présent, il avait rejoint l'état-major du maquis, dans la forêt d'Ardentes. Ce fut Luc21 qui prit la direction. Il envoya deux groupes se poster en embuscade tandis que le reste des troupes, c'est-à-dire, mon groupe, devait se déployer autour du cantonnement pour en assurer la défense. Nous avions eu juste le temps de saisir nos armes. Devant la gravité de la situation, je décidai de placer mes hommes aux abords de la départementale, avec l'espoir de réserver un accueil particulier, à ceux qui s'étaient cru les maîtres du monde. Quelle ne fut pas ma surprise, juste en arrivant sur la route, de voir le potentiel d'armements qui s'approchait avec lenteur, en toute sécurité. Tout à coup, je réalisais ma vanité à tenter d'attaquer un tel déploiement d'artilleries, avec notre piètre équipement. La moindre embuscade aurait pu tourner au suicide, tant le terrain nous était défavorable. À quelque sept cents mètres, je vis quatre à six motocyclettes qui ouvraient la colonne et derrière une série de tanks, des autochenilles, venaient ensuite une longue colonne de camions, sans que je puisse en préciser le nombre. Ce fut à ce moment qu'ils devinèrent notre présence. Imprudents, nous venions de déboucher sur la route. Les balles commencèrent de siffler au-dessus de nos têtes. Jusqu'à aujourd'hui, je reste persuadé qu'ils savaient que nous étions dans les parages. Nous avions dû être donnés par quelques miliciens zélés. L'ordre de riposter fut lancé et malgré leur inexpérience sur les questions guerrières, tous les hommes de mon groupe gardèrent admirablement leur sang-froid. Personne n'abandonna son poste tant que l'ordre n'en fut pas donné. En quelques minutes, nous avons parcouru la distance entre la route et les abords du bois, distance évaluée entre sept cents et huit cents mètres. Nous sommes revenus, en un clin d'œil, au cantonnement, dans la grande maison. En passant près de la cuisine, je me suis arrêté pour faire comprendre aux six Allemands que nous retenions prisonniers, la situation dans laquelle nous nous trouvions et l'attitude qu'ils devaient adopter, s'ils tenaient à leur vie. Car dans le cas contraire, sans aucune sorte d'hésitation, ils vivraient leur dernier jour. Je m'en chargerais personnellement, ils savaient que j'aurais fait ce que je promettais, en cas de danger. Ils ne se le firent pas répéter deux fois et plus rapidement que nous, ils empruntèrent le chemin désigné. Au milieu d'un déluge de balles sifflantes, nous avons gagné le bois de Frédille, qui se situait à quelque quatre cents mètres. Je me suis aperçu, à ce moment, qu'il manquait Maurice et Goubert22.

Nous avons tous pris position dans un fossé, protégés par les premiers arbres du bois. Nous possédions une vue magnifique, pour un combat défensif. Nous attendions l'occasion de punir sévèrement, avec le minimum de pertes, ces enragés. Depuis plus d'une heure, toutes les armes ennemies crépitaient et le vacarme des mortiers, qui ne cessaient de tirer, nous assourdissait. D'après mon opinion, ce raffut n'avait d'autre objectif que de nous découvrir. Ils espéraient notre riposte, pour mieux nous localiser et ajuster la portée de leur mitraillage aveugle. À différentes reprises, il me sembla que quelques rafales de FM23 provenaient de notre aile gauche; les autres groupes, partis en embuscade au début de l'accrochage, quelque trois quart d'heure plutôt, venaient de nous rejoindre.

Il n'y avait plus de doute possible, le reste de la compagnie y «mettait le paquet», à un kilomètre à peine de notre tranchée. Nous ne pouvions intervenir par aucun moyen, pour leur apporter notre aide. Une seule chose me restait à faire envoyer un éclaireur pour rejoindre les autres groupes, en passant par le bois, et les tenir au courant de notre situation critique sous le feu nourri du convoi allemand.

En attendant le retour de notre agent, nous avons tenu la position, jusqu'à la tombée de la nuit. À ce moment Michel fit irruption, il s'assura que tout était bien conforme à ce qu'il venait d'apprendre et me demanda de continuer à tenir cette tranchée, pour éviter que les camions ennemis ne progressent en attendant d'autres instructions. Pendant ce temps, les Allemands prenaient la tour, un épais nuage de fumée et de flammes s'éleva dans l'espace. «Ça y est! avons-nous pensé, ils ont mis le feu au campement.» Avec l'incendie, repartait, de plus belle, notre haine envers ces hommes dont la sauvagerie et les crimes nous laissaient à penser qu'ils éprouvaient un véritable plaisir sadique pour la destruction. Ah!, nous ragions de cette immobilité forcée, au moment où il s'agissait d'anéantir l'ennemi. Pourquoi est-ce toujours la terreur qui domine la raison? Quelle nécessité avait ces fanatiques d'incendier et détruire tout sur leur passage? Bestialité, bestialité cruelle des hommes, elle terrorise encore le monde pour longtemps! De notre tranchée, nous percevions les hurlements des troupeaux, affolés par la fumée et la chaleur insupportable. Les soldats en fureur se livraient au pillage et au saccage de la maison. Puis repus et ivres du vin bu dans les caves, les Allemands se replièrent; le silence se rétablit peu à peu. La nuit nous recouvrit de son noir manteau, comme si elle avait souhaité nous vêtir de deuil, après ce qui venait de se passer.

Avec la protection de l'obscurité, Michel voulut prolonger cette journée de péripéties et nous nous sommes apprêtés à nous déployer pour une embuscade, à quelques kilomètres autour des parages où venait de se dérouler cette tragique scène. En arrivant, je constatais que seuls les hommes de mon groupe étaient présents sur le lieu de rassemblement. Ce n'était pas suffisant pour envisager une action immédiate. Il nous fallait attendre que les autres groupes nous rejoignent. Nous ne pouvions les apercevoir, et pour le moment impossible d'établir un regroupement sans risquer de donner l'alarme aux sentinelles ennemies. À cent mètres environ de la route, derrière un immense arbre, il y avait March avec son FM et le reste de son groupe autour de lui. Nous avons passé la nuit en manches de chemise. Le froid et les émotions vécues avaient bouleversé notre système nerveux. Enfin, le jour se leva timidement et avec lui, la lumière sur les événements. Nous avons réussi à nous regrouper en nous éloignant un peu du point stratégique. De toute part des bois, les portés disparus réapparaissaient.

Comme nous n'observions aucune sorte de mouvement, avec Beller, nous avons décidé d'aller rendre visite à ce qui fut une tour dans un passé si proche. À considérer l'importance de l'incendie, dans la nuit nous avions bien cru qu'il s'agissait de la tour, elle-même, qui brûlait, mais il n'en était rien. Les brutes avaient mis le feu à la grange attenante, pleine de fourrage et ils avaient détruit tous les véhicules dont nous aurions pu nous servir. En entrant dans les chambres que nous occupions, mes nerfs se crispèrent de rage. Je n'avais jamais vu un acharnement semblable, même durant notre guerre civile en Espagne, quand nous entrions dans un village après de durs combats. Tous les meubles brûlés, les matelas éventrés et les vêtements arrachés, les papiers et l'argent disparus, les photographies déchirées et brûlées.

Par précaution, nous avions amené, avec nous, deux de nos prisonniers allemands. Nous les avons fait pénétrer les premiers, dans la bâtisse saccagée, au cas où il y aurait eu des explosifs, camouflés à l'intérieur. Tandis que nous parcourions la maison, quelques compagnons arrivèrent sur les lieux et nous expliquèrent qu'il y avait eu une formidable bataille à cinq cents mètres, de l'autre côté de la tour. Comme Balada24 venait de nous rejoindre sur les lieux, nous sommes allés faire un tour pour vérifier qu'il ne se passait rien d'anormal. Après avoir fureté un moment, nous avons sursauté en découvrant un de nos compagnons, mort au pied d'un arbre. Au premier abord, nous avons cru qu'il s'agissait de Maurice, car nous étions dans la même direction que celle qu'il avait prise quand il se sépara de nous, la nuit passée. Mais au bout de quelques instants d'observation, Balada m'appela et déclara: «Non, ce n'est pas Maurice, c'est Jabeneau25

Effectivement, je revins sur mes pas, pour constater qu'il s'agissait bien de Jabeneau et non de Maurice. La découverte de ce corps sans vie, gisant à même le sol, me chamboula. Jusqu'alors, j'avais l'espoir que tous, nous sortirions indemnes de cette aventure. Pour être, à plusieurs reprises, passés très près de la mort, j'osais croire que nous aurions pu éviter toute catastrophe, mais non. Et encore, il ne fallait pas trop se plaindre, finalement mon groupe eut la chance de ne pas être plus touché. Les autres tardaient à rentrer et cette attente nous inquiétait. Finalement, nous avons appris qu'il y avait au total six hommes tombés et non un seul comme nous l'avions cru. Cet événement a bouleversé toute la région et des renforts considérables arrivèrent du département voisin. En ces derniers jours d'Occupation, Levroux a vécu des moments d'angoisse et de peine. Dès les premiers moments du combat, les trépidations des véhicules lourds, le bruit des moteurs parvinrent à Levroux avec leur lot d'inquiétude, plus forte encore lorsque nous vîmes passer la colonne qui nous attaqua. Comme trophée, les militaires allemands exhibaient le camion de Robert Robin, Nono. Ils n'avaient pas emmené les autres car ils n'avaient pu les faire démarrer. De notre position, nous pouvions dénombrer aussi de sérieux dégâts de leur côté. Mais leur importance nous glaça, nous nous rendions compte maintenant de l'inégalité de l'affrontement, une véritable brigade motorisée, elle comptait pour le moins mille huit cents hommes alors que nous n'étions qu'une cinquantaine à peine, armés de quatre bâtons, pour nous défendre.

Entre la puissance de la colonne et les fausses informations colportées par les premiers rescapés, échappés en débandade qui parvinrent à Levroux; tout le monde croyait qu'il ne restait plus un seul survivant de notre campement. Moi, comme tant d'autres aussi, je figurais parmi la liste des morts. Heureusement, ce ne fut que rumeur.

Le 30 août 1944, malgré la menace encore bien réelle d'une nouvelle rencontre avec les Allemands, nous avons pris la décision d'aller à Levroux, pour l'enterrement des six compagnons morts dans l'accrochage. Tout le village accompagna ces hommes valeureux, en leur ultime demeure, ils étaient morts pour s'opposer au fascisme international. L'enterrement se déroula sans incident. Nous étions seulement en retard d'une demi-heure. Levroux paraissait tranquille à présent, d'ailleurs certains d'entre nous, en profitèrent pour aller chez eux, passer quelques heures en famille tandis que les autres allaient se reposer dans les champs.

Un autre événement survint, à nouveau, occasionnant une autre victime dans nos rangs. Il se nommait Bébert Pommier26. Lors d'une petite embuscade, il dut sauter précipitamment du camion sur lequel il était juché. Il posa le pied sur une grenade incendiaire qui lui brûla la jambe droite et le bras. Il fut transporté à l'hôpital où il mourut de ses brûlures. Deux passants qui voulaient lui porter secours furent également blessés mais sans grande gravité.

Quand une autre immense colonne fut signalée aux abords de la petite agglomération. Avec Maurice et March, nous fûmes désignés pour, à nouveau, réquisitionner la camionnette de Boutté. Mais alors que nous nous disposions à sortir de Levroux, nous avons été informés que les Allemands occupaient les sorties. Le mieux à faire fut de camoufler la camionnette et de changer de vêtements pour devenir de paisibles citadins. Juste le temps de cacher le véhicule dans un jardin et déjà une vive fusillade retentit non loin de nous. Je voulus gagner le camp. Je m'apprêtais donc à partir, quand je réalisais que j'étais encerclé. Ma situation était très critique. Je cherchai refuge dans une maison à proximité. Mais les propriétaires étaient si terrorisés qu'ils me refusèrent toute retraite; je ne pouvais pas non plus circuler à travers les jardins potagers. À peu de distance, défilait sur la route principale, une caravane de charrettes à chevaux, des bicyclettes, tous les moyens rêvés pour un repli rapide, agrémentés d'un tas d'autres engins, ingénieux moyens appartenant à l'art de se déplacer vite. Il y avait même des bicyclettes sans pneus, roulant sur les jantes, des ânes, des mules... enfin tout était réuni pour ressembler à une réplique typique de la Retirada de Catalogne et d'Aragon, quoique pour nous, ce fût pire, nous n'avions même pas de quoi chausser nos pieds et nous avancions, morts de fatigue, par d'interminables chemins enneigés, sans manger durant le jour et sans repos durant la nuit. Là, il s'agissait de l'armée allemande avec des ressources nettement supérieures aux nôtres. Mais pour l'heure, je me trouvais en mauvaise posture; ma seule chance de sauvegarde était de me cacher, mais où? J'avisais un poirier dans le jardin, assez touffu pour que je puisse m'y enfouir. Je grimpais dedans et à couvert, j'attendis l'occasion de me m'éclipser. Moments d'émotions que jamais de ma vie, je n'ai pu oublier. Pendant que je patientais dans mon poirier, quatre soldats allemands avec un chariot prirent le chemin de la ferme pour se ravitailler, sûrement. Or le chemin qui menait à cette ferme passait à cinquante mètres de ma cachette. Après quelques secondes d'hésitations, jugeant que je n'avais pas de meilleure alternative, je décidais de rester sur mon perchoir, retenant ma respiration le plus longtemps possible. Comble de désespérance, les quatre compères, trouvant l'ombrage plaisant, s'arrêtèrent sous le poirier pour y discuter allègrement. Du haut de mon observatoire, je serrais très fort mon revolver, comme s'il fut le dépositaire de toute ma confiance et de toutes mes espérances. Enfin, ils s'éloignèrent sans avoir l'idée de lever la tête. Je poussais un soupir de soulagement; mes nerfs se détendirent, et la tranquillité revint peu à peu, chassant cette terrible tension, presque insupportable. Je repris courage dans mon attente. Enfin, avec la tombée de la nuit et l'obscurité qu'elle offrait, ma fuite fut facilitée. Il y avait aussi une chose qui me préoccupait, l'endroit où se trouvaient Maurice et March. Une fois le camion caché, nous avions pris chacun un chemin différent. Or tout de suite après, il y avait eu une fusillade autour du village. Je craignais maintenant que celle-ci ne leur a été fatale et qu'ils n'aient pas pu fuir à temps.

Après avoir marché un bon moment à travers champs, je tombais sur une ferme. Je décidais de m'y présenter afin de changer de vêtements et de faire disparaître mon uniforme, qui ne servait plus à rien, sauf à dénoncer mon identité de maquisard. Enfin, je croisais la chance, les fermiers, extrêmement aimables, me donnèrent de quoi me nourrir. Avant de repartir à travers champs vers le heu de notre quartier général, ils me permirent de changer de tenue et remplirent pour mes compagnons, une musette de victuailles et de boissons.

J'arrivais, ragaillardi par ces braves gens, mais dès mon entrée au camp, les autres m'entourèrent de leur amitié pour m'apprendre qu'un de nos compagnons avait encore succombé sous les balles des édificateurs de «Nouvelle Europe». Vêtu d'un uniforme lorsque les Allemands étaient parvenus à Levroux, il n'eut pas la présence d'esprit de se changer avant de prendre la fuite. Le voyant traverser les champs en courant, habillé ainsi, ils épaulèrent. Une rafale de mitraillette l'atteignit, mortellement, dans le dos.

L'imprudence commise de s'installer dans le château ne fut plus reproduite et bien qu'il n'existait plus le danger de passage d'une autre colonne en retraite, nous partîmes de nouveau dans les bois, reprendre la vie précaire de maquisards.

Nos amis de l’AS, armée secrète, nous accueillirent dans leur campement qui était bien mieux que le nôtre. Cette dernière colonne, qui venait de traverser Levroux, avait laissé en chemin un grand échantillon de matériel, pour cause de panne et faute de gazoline. Devant la maison de Paul Darnauld, il y avait une auto décapotable qui paraissait en état de marche, par expérience, nous craignions que dans le moteur, les Allemands aient dissimulé des explosifs. En approchant, nous avons découvert le manche d'une grenade qui dépassait. Personne n'osa s'approcher pour s'assurer si la voiture était piégée. Je connaissais cette sorte de grenade mais pas son fonctionnement et je ne me risquai pas à l'ôter. Une idée me traversa l'esprit, aller chercher un des prisonniers allemands, qui était artificier selon ses dires, pour qu'il extraie l'engin. Mais il s'avéra vite que le pauvre malheureux s'y connaissait encore moins que moi, alors pour qu'il accomplisse ce travail, nous pouvions toujours courir. À force de chercher comment faire, nous avons fini par trouver un moyen. Nous avons mis une corde autour de la poignée de la grenade, nous l'avons passée par-dessus le mur de la maison de Paul et tapis derrière ce mur, nous avons tiré pour l'ôter du véhicule. Le pauvre Allemand n'aurait jamais cru connaître autant de frayeur dans sa vie. Je lui portais notre trophée afin qu'il le désamorce, puisqu'il prétendait que c'était sa spécialité, mais mort de trouille, il refusa obstinément. Après bien des palabres, je m'y attelais.

Le plus comique, ce fut qu'en prévision de l'explosion possible, il s'était «planqué» et refusa ensuite de monter dans le véhicule et de conduire, au cas où il y aurait encore une bombe cachée dedans. Malgré toutes nos allégations et même menaces, le pauvre bougre prétexta qu'il ne savait pas conduire, alors que nous l'avions arrêté au volant d'un camion. Il tremblait comme une feuille.

Finalement, après avoir emmené la voiture chez le mécanicien pour la vérifier, nous fûmes contraints de la remorquer jusqu'au camp.

Josep Roig


14 - Paul Robin épicier à Levroux était au maquis avec son fils Nono.

15 - Il s'agit de Lucien Lavillaugou, ancien des brigades internationales en Espagne, premier à rentrer en Résistance et à créer ainsi le maquis de Frédille. Il travaillait à Levroux dans une fabrique de cuir. Après la victoire, il s'installe avec sa famille en région parisienne.

16 - Il s'agit de Maxime Bonnet, lieutenant responsable du maquis de Levroux. Retrouvé à Valençay en février 2003, je lui dois toutes les précisions et confirmations des noms de résistants et de lieux cités dans les Mémoires de José Roig. Il a écrit un livre sur son combat, dont les événements corroborent ceux décrits par José Roig.

17 - Francs Tireurs Partisans Français (organisation de Résistance et maquisards, à majorité communiste), et FFI (Forces Françaises de l'intérieur, gaulliste).

18 - Pierre Baujard, vigneron à Reuilly, jeune maquisard, il conduisait la traction (mort jeune d'un cancer).

19 - Tonio donne «las tres de la tarde» heure contestée par Claude Vinci qui pense qu'il était plutôt 13 heures.

20 - Il s'agit de la colonne «Elster» qui s'est rendue quelques jours plus tard à Beaugency (Claude Vinci).

21 - Il y avait deux Lucien, Lucien Lavillaugou et Lucien Jabeneau. Ce dernier se faisait appelé Luc pour ne pas confondre, c'est lui qui prit le commandement de groupe en l'absence de Michel (précisions de Claude Vinci).

22 - Maurice Grenon, d'une famille de commerçants de Levroux. Après la guerre, il a fondé une famille au Havre. Goubert, le prénom n'est pas connu, jeune homme de la région de Levroux.

23 - Fusil-mitrailleur.

24 - Balada était un nom d'emprunt, il s'appelait en fait Baladin.

25 - Lucien Jabeneau, instituteur à Levroux, tué à 25 ans le 28 août 1944, il avait un bébé de quelques mois. Une salle municipale porte son nom. Les autres résistants tués ce jour-là, Adrien Bulka (17 ans), Paul Stern, Aimé Bonnet, André Labbé, Hubert Bonnard.

26 - Bébert Pommier, l'hôpital de Châteauroux. Son amie étant enceinte, ils furent mariés d'urgence sur son lit d'hôpital. Mais il put guérir, et fut amputé d'une jambe, il a vécu à Bordeaux où il apprit et enseigna le métier de relieur. (Ces précisions nous ont été données par Maxime Bonnet, Antonio n'a pas su qu'il s'en était tiré.)





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